2000 ans de christianisme en Afrique.

Les années 1980 - 90 ont été pour beaucoup d’Eglises d’Afrique noire, l’occasion de célébrer le centenaire de l’arrivée des premiers missionnaires. Les années 2010 qui vont venir rapidement, seront l’occasion de célébrer le cinquantenaire de l’indépendance de la plupart des pays africains. Ce sera aussi le moment de fêter les cinquante ans du Concile Vatican II et la reconnaissance des Eglises locales africaines par l’ordination des premiers évêques originaires de ces pays. Cent ans ou cinquante ans sont des dates importantes par rapport à l’âge des êtres humains. L’Afrique ne manquera pas de célébrer tous ces jubilés.

Au beau milieu de tout cela, arrivent les célébrations de l’an 2000. Deux millénaires, c’est très vieux, mais pas assez pour le continent africain dont on reconnaît qu’il fut le berceau de l’humanité. Pour beaucoup d’Africains ce sera l’occasion de se rappeler une année dont la numérotation se termine par trois zéros. C’est effectivement une chose rare. Les plus pessimistes célébreront trois zéros de ténèbres pour l’Afrique. Par rapport à 2000 ans de triomphe occidental, c’est trop. D’autres vont se poser des questions sur ces 2000 ans et essayer de comprendre ce qui s’est passé pendant tout ce temps-là. L’histoire ne fait de cadeau à personne, même si les calendriers et les dates symboliques diffèrent d’une culture à l’autre, et d’une religion à l’autre. Ce jubilé de 2000 ans d’histoire chrétienne doit être compris le mieux possible, y compris dans ce que l’histoire rapporte de plus douloureux.

L’Eglise africaine antique.

Tout a commencé dans l’empire romain. On y parle encore beaucoup le grec. C’est la langue du Nouveau Testament. Le latin s’impose définitivement au cours du deuxième siècle. A cette époque, le racisme n’existe pas, certains empereurs romains ont le teint de peau très sombre. L’esclavage est une pratique universelle, on y compte des médecins, des philosophes et des poètes. L’Afrique telle qu’on la connaît alors, est romaine. Quiconque a voyagé pour y visiter les vestiges des premiers siècles de notre ère aura remarqué qu’il ne subsiste que des restes de métropoles florissantes, ainsi que des sites agro-industriels assez isolés les uns des autres. Hélas, les campagnes, dont les habitants sont exclus de la citoyenneté romaine (les « pagani », les païens), sont délaissées par l’état et la religion. Les premières communautés chrétiennes sont toutes des communautés urbaines.

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Saint Augustin.

Les Vandales, au V° siècle, ont mis fin à la culture romaine des villes africaines. Saint Augustin a été témoin de ce désastre. Les Berbères des campagnes n’avaient pas été christianisés. Ce fut un tort. Ils auraient pu faire vivre le christianisme dans le monde rural comme ce fut le cas avec les coptes égyptiens, qui appartenaient à la partie orientale de l’empire, lors de l’arrivée de l’Islam au VII° siècle. On peut considérer que ce fut là une occasion manquée dans l’histoire chrétienne ancienne de l’Afrique. Le christianisme éthiopien, par contre et à juste titre, a survécu à toutes les vicissitudes grâce à son implantation dans des campagnes inaccessibles. Car l’islam, fortement implanté dans le monde commerçant arabe et proche oriental, ne s’est intéressé en priorité, lui aussi, qu’aux villes et à leurs marchés. C’est à ce moment, entre le V° siècle pour l’empire d’Occident et le VII° siècle pour celui d’Orient que, d’un point de vue chrétien, l’Afrique sombre dans les ténèbres de l’oubli.

Il n’en reste pas moins vrai que Tertullien, Origène, Clément d’Alexandrie, Cyprien de Carthage et Augustin, tous des Africains, figurent parmi les premiers grands écrivains de l’Eglise. D’autre part, de nombreux documents bibliques et chrétiens, parmi les plus anciens, ne nous sont accessibles aujourd’hui uniquement que grâce à des transcriptions coptes et éthiopiennes. Cela nous permet de dire que l’Afrique est aussi, et jusqu’à nos jours, un véritable conservatoire des trésors de la foi.

Les ténèbres chrétiennes de l’Afrique s’amplifient lorsqu’en Europe, après les invasions barbares, naît l’organisation « seignieuriale » du Moyen Age, des suites du morcellement de l’empire d’Occident. L’ivoire et l’or africain continueront à affluer par le truchement des commerçants arabes vers la chrétienté, mais personne ne se préoccupera de savoir d’où cela vient. Ce sont les villes de Gènes et de Venise qui importent ces richesses ainsi que les étoffes et les épices venus d’Orient. Les trésors des cathédrales possèdent tous des objets qui sont en réalité le fruit du travail des chasseurs d’éléphant et des chercheurs d’or africains. Certains de ces objets précieux étaient ouvragés à Constantinople avant de gagner l’Europe.

Comme il a été dit aux Chinois par les premiers navigateurs qui arrivaient chez eux au XV° siècle : « l’Afrique est un continent qui n’existe pas ». L’Europe n’avait pas de contacts directs avec l’Afrique. Les croisades contre l’Islam rendaient ce genre de démarche impossible.

Les temps modernes, la Renaissance.

Il faudra attendre les découvertes des temps modernes des XV° et XVI° siècles pour que l’on parle de l’Afrique. Le continent se trouve dans la zone d’influence du Portugal. Ce petit pays possède une grande flotte commerciale mais n’a pas les moyens, comme l’Espagne aux Amériques, de développer une politique de conquête. Il se contente d’établir des comptoirs commerciaux sur la route des Indes, sauf en Angola et au Mozambique où il établit des protectorats pour exploiter l’or. Sur ce point, le Portugal est en rivalité avec l’Espagne. Peu soutenus par la métropole, les jeunes Eglises qui y sont fondées vont disparaître en même temps que l’exploitation peu rentable de l’or. Ce fut dommage, car ce sont les Portugais qui furent les premiers à reconnaître un royaume africain et qui fondèrent en Angola, une Eglise vraiment africaine, avec un évêque africain en 1597. L’aventure prendra fin en 1766.

L’Afrique finalement n’intéressera que les armateurs de navires qui veulent rentabiliser leurs investissements pour rapporter en Europe, en profitant des courants marins et des vents portants. Sur le chemin de l’aller, on va vers l’Afrique avec des pacotilles, des tissus et des armes. On y achète des esclaves. Ces esclaves noirs sont vendus aux Caraïbes, au Brésil et au Sud de l’Amérique du nord. Au retour en Europe, ce sont des cargaisons de sucre, de coton et d’épices que l’on vend après avoir fait des bénéfices à chaque étape. Cela va durer jusqu’à la fin du XVIII° siècle.

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Colonne d’esclaves.
La traite musulmane, à l’intérieur du continent, n’a fait qu’accroître les effets de la traite européenne.

Pour des raisons pratiques de gestion d’entreprises et de bonnes relations avec les pouvoirs religieux, les esclaves seront christianisés de force. Mais ils prendront vite conscience de leur condition de négritude. Ils vont réinventer le vodou africain en y mélangeant les saints de l’Eglise, cultiver l’idée de liberté et d’indépendance. Le « gospelsong » et le jazz sont des fruits de cette créativité.

Pendant ce temps de véritables empires se sont créés en Afrique avec des rois et des chefs puissants. Leurs cultures sont aujourd’hui légendaires. L’échange de biens matériels et d’esclaves fonctionne aussi bien avec les états islamiques et l’Orient qu’avec l’Occident. Ces puissances africaines disparaîtront avec les conquêtes coloniales. L’Eglise n’a pas, à cette époque, pu formuler de vrai de projet missionnaire vers Afrique comme ce fut le cas vers les Amériques et l’Asie. Le continent est pauvre et l’Eglise n’a pas les moyens d’y œuvrer sans « sponsors » comme les fameuses Compagnies des Indes ou le royaume d’Espagne. La Congrégation romaine pour la Propagation de la Foi existe depuis 1622, mais les allers et retours directs entre l’Europe et l’Afrique n’ont pu être envisagés de façon rentable et régulière qu’à l’époque des visées coloniales des puissances européennes et l’invention du bateau à vapeur.

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Le commerce triangulaire.

L’islam par contre, s’est bien implanté en Afrique subsaharienne. A Chinguetti en Mauritanie, à Tombouctou au Mali, à Kong en Côte d’Ivoire, et de la même manière, au Tchad et au Soudan, ce sont de véritables universités coraniques qui fonctionnent. En Afrique de l’Ouest se développe un islam « soufi », lié à des « tradition mystique », et moins politique et juridique qu’au Tchad et au Soudan qui sont attachés à la charia, la « loi ». Cet « islam noir » mérite d’être mieux connu car il cultive une rare tolérance, une spiritualité et une noblesse qui méritent un grand respect. C’est cet islam qui impressionna les explorateurs et les administrateurs de la colonisation française et dans lequel ils recrutèrent les premiers fonctionnaires indigènes. Le progrès le plus important de l’islam en Afrique de l’Ouest date de cette époque là.

Publié le 18 février 2001 par Jacques Varoqui