50ème anniversaire de la maison et de la chapelle SMA à Strasbourg

La maison, sise 4, Rue Le Nôtre à Strasbourg, est devenue officiellement le siège de la Province SMA de Strasbourg le 11 octobre 1965. Une autorisation d’ouvrir un oratoire a été donnée par décret du ministère de l’Intérieur, en date du 6 janvier 1966, il y a juste cinquante ans, signée par le Premier ministre Georges Pompidou et par le ministre de l’Intérieur Roger Frey. Le décret mentionne aussi que « l’établissement devra demeurer soumis, en matière spirituelle, à la juridiction de l’Archevêque-évêque de Strasbourg », lequel avait déjà donné son accord de principe pour l’ouverture de la maison et de la chapelle. La maison peut accueillir une quinzaine de personnes, mais, tout de suite, trois pièces avaient été aménagées en bureaux.

La maison sma, siège administratif et lieu d’accueil

Depuis son ouverture, la maison a servi de résidence au Supérieur, au Secrétaire-Archiviste et à l’Économe provincial, et plus tard à l’administration de la revue « Terre d’Afrique/Messager ». Dès le début, elle a été lieu d’accueil pour les missionnaires sma de passage et pour des prêtres et jeunes gens, étudiants sma, ou membres de diocèses d’Afrique. De 1968 à 1972, elle a accueilli les grands séminaristes sma : ils étaient une vingtaine et une bonne partie d’entre eux habitaient au 2 rue le Nôtre, la résidence actuelle du délégué du Saint-Siège auprès des Institutions Européennes.

Aujourd’hui, la communauté comprend trois prêtres sma, dont un prêtre du district d’Inde en charge de la pastorale à la communauté indienne dans le diocèse. Plusieurs prêtres d’Afrique logent à la maison lorsqu’ils sont en scolarité à l’université à Strasbourg. Deux fois par jour, les occupants de la maison se retrouvent à la chapelle pour la prière et la célébration eucharistique à laquelle, parfois, d’autres personnes viennent se joindre.

La chapelle

La chapelle a été aménagée dans une grande pièce de 9 x 5 m au sous-sol de la maison. Deux petites fenêtres aux vitres teintées donnent sur la rue. Au deux tiers de la pièce, une tenture marque une séparation avec un espace-sacristie. La tenture peut être écartée en cas de nécessité, par exemple pour une affluence plus grande ou pour l’exposition des crèches africaines.

Le mobilier et la décoration de la chapelle, très simples, nous mettent en contact avec l’Afrique, et plus spécialement avec le monde Senoufo du nord Côte d’Ivoire, mais aussi avec le Togo. Au temps de la distribution des terres à « évangéliser » (aux alentours de 1925-1930) le Togo et le nord Côte d’Ivoire avaient été alloués à la Province de Strasbourg et nombreux sont les missionnaires à avoir travaillé à l’édification de l’Église locale sur ces terres. Le Père Lucien Derr, Supérieur provincial de 1983 à 1995, a beaucoup aimé la mission de Nord Côte d’Ivoire. Il s’est laissé pénétrer par la culture Senoufo, poussant les artistes locaux, même non chrétiens, à produire des objets d’art reflétant leur sensibilité et leur foi. C’est lui qui a donné le ton à l’aménagement de la chapelle et l’a ornée de plusieurs objets de l’art senoufo.

Un fondeur de Dikodougou

L’autel, un autel-tombeau (1 x 0,80 m), est habillé d’une toile couleur vieil or et couvert d’une nappe aux motifs africains. Vingt-quatre médaillons en forme de losange arrondi (20 x 11 cm), ornent sa face principale. Ils sont faits de cuivre coulé en des moules de cire perdue par un maître fondeur de Dikodougou, village de fondeurs et de forgerons au sud de Korhogo. Les motifs des losanges sont la réplique des plus beaux motifs décoratifs locaux utilisés pour les bijoux, poids à peser l’or, bracelets et autres ornements précieux. La porte du tabernacle, en cuivre, vient du même artisan, elle présente différentes lignes : droites ou cassées, en triangles, ou en parallèles. Il s’agit de motifs posés sur les portes traditionnelles des maisons, signifiant l’accès possible à différentes catégories de personnes. L’ensemble des lignes représentées sur la porte du tabernacle pourrait indiquer que toutes les catégories de personnes peuvent avoir accès à l’Eucharistie.

Le sculpteur Tenena

Une majestueuse statue de la Vierge à l’enfant de 110 cm de hauteur est disposée dans le coin gauche de la chapelle. Stylisée, elle rappelle la femme senoufo au visage traditionnel, réplique du masque classique senoufo. Grande, le cou allongé, la figure ovale, les yeux fermés, baissés vers l’intérieur ou vers l’enfant qu’elle tient debout sur ses genoux, traduisant l’intériorité, le secret et l’attachement à la famille, trois des traits les plus caractéristiques à l’ethnie senoufo. Au mur, à droite du batik central, est accroché un Christ en croix de 30 cm. Le visage, aux yeux fermés et baissés, nouvelle réplique du masque senoufo, est paisible et traduit l’intériorité. La souffrance et la mort ont été vaincues. Il porte une couronne d’épines bien tressée changée ainsi en couronne royale. Les deux bras, pliés sur la croix, sont tendus vers le haut, comme pour un geste d’élévation, annonçant la résurrection. Les pieds du crucifié sont posés sur un serpent, symbole du mal écrasé ; au-dessus de la tête, un soleil, signe de lumière et de victoire.

Au deux-tiers du mur, sur fond blanc, sont alignées quatorze stations du chemin de croix, disposées comme une bande dessinée, taillées dans des panneaux de teck de 35 cm sur 23. Elles sont l’œuvre de deux artistes, le sculpteur Kolo, de Korhogo, qui en a produit six et le sculpteur Roger Bawi, de Saoudé, près de Kara au Togo. Les scènes sont simples, trois ou quatre personnages par panneaux ; ils traduisent l’émotion, le recueillement ou le drame de la passion. La scène la plus évocatrice est celle de la résurrection. Elle représente le Christ ressuscité, habillé ; d’un geste de la main il repousse tendrement Marie Madeleine qui veut le retenir et qui répond par le même geste, exprimant ainsi la séparation.

La dernière Cène, batik de Jean Coco

En entrant dans la chapelle, le regard est tout de suite capté par le batik de la dernière Cène (145 x 100 cm) sur le mur du fond de la chapelle, derrière l’autel. La scène se tient au bord du village. Tout est centré sur Jésus qui présente la coupe dans ses deux mains, une calebasse, à hauteur des épaules. Les instruments de musique, tam-tam et cora, pour le chant des psaumes, ont été déposés à terre, la fête prend une tournure de recueillement, voire de drame. Les apôtres sont autour de la table sur laquelle un pain de boulanger a été posé. Tous portent des sandales, sauf Jésus qui a les pieds nus, tel un prêtre traditionnel, dépouillé, pour l’offrande. Il est revêtu d’un pagne jeté sur l’épaule gauche, laissant l’épaule droite nue.

La disposition des apôtres est tout à fait différente de la Cène de Léonard de Vinci, modèle classique des représentations des dernières Cènes. Ils sont huit du côté droit et six du côté gauche, le regard plein d’émotion, tournés sans distraction sur Jésus. Le disciple à gauche de Jésus, la place du cœur, n’est pas saint Jean mais Judas, un disciple que, d’après l’artiste, Jésus a aimé, peut-être plus que les autres, parce qu’il pressentait son destin. C’était trop dur de mettre Judas en face de Jésus. Judas touche Jésus, semblant même le pousser, le regard interrogateur, le coude gauche posé sur la table, soutenant son visage. Du côté gauche, bien séparé de Jésus, Pierre, homme fort et sûr de lui. Jean, très jeune, timide, est de l’autre côté de la table, face à Jésus, le regard tourné vers Pierre plus que vers Jésus. À l’extrême droite de la table ovale, Philippe, le curieux, au regard scrutateur. À sa droite, Jacques, le frère de Jean, reconnaissable à sa barbe, l’un des premiers à avoir rencontré Jésus. À l’extrême gauche, Nathanaël, le naïf, tenant un rameau vert, n’arrive pas à laisser le figuier sous lequel Jésus l’avait trouvé. À côté de lui, Matthieu, le publicain est reconnaissable au sac pendu à son épaule.

Jean Coco est originaire de la région de Katiola, dans la partie nord de Côte d’Ivoire. Il est senoufo, très attaché à sa culture et à la vie du village. Il a été initié au christianisme par les missionnaires sma, Mgr Durrheimer, le Père Kuenemann et autres. Il s’est spécialisé très tôt dans l’art du batik et sait faire passer son optimisme et sa foi dans des représentations bibliques inspirées surtout du Nouveau Testament. L’explication qu’il donne de ses œuvres est une véritable catéchèse. Depuis plusieurs années, il s’est fixé à Grand Bassam, sur la côte sud-est de la Côte d’Ivoire, tout près du musée, dans le quartier des artisans et artistes, s’efforçant de les accompagner dans leur éducation.

« J’ai trop dessiné Jésus »

A côte du tabernacle est suspendue une autre représentation de la dernière Cène. C’est un dessin naïf, dont la teinture très noire est incrustée à l’aide d’un scalpel sur une toile de coton cru, une technique propre à quelques villages près de Korhogo. Tiengeta, l’artiste, a été conseillé et encouragé par Lucien Derr qui lui demandait de peindre des scènes bibliques ; il lui expliquait ce qu’il voulait et l’artiste créait son œuvre à sa façon. Il n’y a que six personnages aux cotés de Jésus, trois à droite, trois à gauche, dont au moins deux femmes avec un enfant, tous devant la table de l’eucharistie recouverte d’un pagne senoufo avec deux poissons. La coupe est sur la table, Jésus tient un pain dans ses mains, son visage tout entier est auréolé. Les yeux de tous sont grand ouverts comme pour voir l’invisible, comme pour voir le mystère. Tiengeta était musulman ; il était lépreux. Un jour, il a été atteint par le tétanos et, alors qu’il était très malade, il a laissé parler son cœur : « J’ai trop dessiné Jésus, je veux être baptisé. »

Un lieu d’annonce

Accroché au mur du palier intermédiaire qui descend du rez-de-chaussée à la chapelle, un très beau batik représente l’Annonciation. Une femme, Marie, à l’entrée de sa case, un fichu sur la tête, termine son ménage, la balayette à la main. Elle a mis la marmite sur le feu, et déjà la vapeur monte. Elle est interpelée. Encore courbée, elle relève la tête. En haut, sur la droite, une tête apparait discrètement, c’est l’ange de l’Annonciation. Face à l’ange, plus en évidence, une colombe : « L’Esprit viendra sur toi [1]. »

La chapelle, comme toute église, est un lieu d’accueil et de synthèse des fruits du ministère ainsi qu’un lieu d’annonce. Chaque jour, lors de la célébration eucharistique, on y proclame l’évangile, même si l’assemblée est minime. C’est là que souvent les missionnaires sma, revenant d’Afrique pour leur congé, étaient accueillis ; ils racontaient leur mission au loin, les fruits de l’annonce. C’est de là aussi qu’ils repartaient pour leur terre de mission, accompagnés par la prière et l’amitié de leurs confrères sma. Comme en toute célébration eucharistique, on prie « pour les vivants et les morts » et, chaque jour, fidèlement, le nom des missionnaires décédés est rappelé et confié encore et toujours à la Miséricorde de Dieu. En sortant de la chapelle, le regard peut s’arrêter sur une petite croix de bronze accrochée au mur du fond. Cette croix, récupérée par hasard dans un dépôt, vient de Côte d’Ivoire ou du Burkina Faso. Au confluent des deux bras sont coulés, stylisés, les emblèmes des évangélistes, l’ange pour Matthieu, le lion pour Marc, le taureau pour Luc, l’aigle pour Jean. Lorsqu’il sort de la chapelle après la célébration, le missionnaire est replacé ainsi dans ce qui fait son ministère, l’annonce de l’évangile. Chapelle de Notre Dame de l’Annonciation, telle peut être son nom.

[1] Lc, 1, 35.

Publié le 10 juin 2016 par Jean-Marie Guillaume