A propos des jubilés

La fête des jubilaires 2009 a été célébrée le 2 juillet à Saint-Pierre. Le P. Jean-Pierre Frey fêtait ses 50 ans de sacerdoce, dont une grande partie s’est déroulée en Afrique, au Togo et surtout en Côte d’Ivoire. Il est à présent aumônier de la Maison St-Joseph à Niederbronn. Le Père Arthur Becker a passé ses 40 ans de prêtrise en Côte d’Ivoire, puis à la paroisse de Lutzelbourg. Voici un extrait de l’homélie de J.-Pierre Frey, notre jubilaire d’or.

L’essence du jubilé
Pour comprendre pourquoi ce jour ou cette année est un jour de joyeuse jubilation, comme diraient les Anglais, il faut revenir au texte même qui était censé lancer cette coutume de partage jubilatoire en Israël, le chapitre 25 du Lévitique [1]. Vous pouvez le lire ci-dessous ; il reste le texte fondateur de toute politique et de toute démocratie. Et donc de tout institut qui se veut séculier comme le nôtre, c’est-à-dire axé d’abord sur la personne humaine in situ, en situation d’inculturation. Ce chapitre peut se résumer en trois mots que nous connaissons depuis belle lurette mais qui ont ici une toute autre référence que simplement républicaine : liberté – égalité – fraternité, ce sont les signes mêmes de l’abondante gratuité de la présence de Dieu au milieu de son peuple établi en Terre Promise.

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Nos deux jubilaires : Arthur Becker (à g.) et Jean-Pierre Frey.
Photo N. Aziagbia

Chaque 50e année [2] devait ainsi devenir une année de grâces et de joie. Au nom de la LIBERTÉ d’abord, car ce jour-là on devait enlever les chaînes de tout esclave et de tout prisonnier. Puis au nom de la véritable ÉGALITÉ entre fils d’Abraham qui ont partagé le même héritage : chacun récupérera la même parcelle de terre ! Alors seulement on pouvait célébrer la FRATERNITÉ de tous les enfants de Dieu.

Cela sonne comme un discours de Robespierre mais il y a bien plus ici et ces trois mots sont inscrits depuis lors au cœur même des tables de la Loi, et surtout au cœur de tout homme. Ainsi, après 50 années d’errance et de manigances, chaque clan retrouverait exactement la même parcelle initiale de la terre promise qui lui avait été donnée en partage, afin que chaque membre du peuple élu vive la même égalité réellement fraternelle des enfants de Dieu, quels qu’ils soient. Naturellement, c’est une utopie mais quelle constitution, religieuse ou politique [3], n’est pas utopique ?

Le Lévitique, en tout cas, a tout dit. Isaïe a tout repris dans ses chapitre 42 et 61, et Luc, le Grec fin et cultivé, a tout compris lorsqu’il a présenté son « Christ » au chapitre 4 versets 18-19 :
18. L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer une Bonne Nouvelle aux pauvres. Car désormais les captifs seront libres, les aveugles verront et on enlèvera les chaînes des opprimés.
19. Il m’a conféré l’onction pour proclamer une année jubilaire qui sera une année d’accueil et de grâce pour tous.

Du rêve à la réalité
En trois jets de pierre tout est dit… Il reste naturellement à exécuter. Et le hic est là pour chacun d’entre nous. Je pense qu’en toute humilité, en ce jour de jubilé – en cette année de grâces et de gratuité - il faut avouer, une fois de plus, nos innocentes limites humaines et nos coupables lâchetés personnelles…

Le Christ a appelé les disciples non pas pour qu’ils répètent ses gestes rituellement établis, mais pour qu’ils en créent de nouveaux, bien mieux adaptés aux diverses circonstances de la mission et de l’histoire [4]. Dans sa marche historique vers les hommes, il n’a pas établi une tradition, mais un mémorial et une anamnèse, c’est-à-dire une actualisation permanente de sa présence au milieu de nous. Il a ainsi lancé une dynamique dans l’Esprit, magistralement reprise par Paul qui a montré comme tout texte ou geste fondateur est une bombe à retardement mise entre nos mains par l’Esprit ! Pour nous, SMA, cette bombe s’appelle Brésillac… Comme lui, il nous faut créer et non pas répéter, adapter et non pas imposer, réfléchir et non pas brouter ! Dans l’Evangile, suivre le Maître [5] est créatif. Cela n’a rien de passif ni de répétitif car le Seigneur nous dit : Si tu veux me suivre, renonce d’abord à toi-même, à tes habitudes, et dépouille- toi de ta routine, et alors seulement prends ta croix - la tienne pas la mienne. Tu la prendras bien, ta croix, parce que tu te seras dépouillé de ce qui t’encombrait et tu seras devenu un serviteur debout, libéré et lucide, un ami capable de fidélité et un frère.

Jésus est un prophète mobile comme Elie, toujours en exode comme Moïse, mentalement et physiquement en ébullition. Suis-moi ! Allons ailleurs, dit-il dès le premier jour aux quatre pêcheurs de son premier groupe communautaire, et jetons le filet en eaux profondes. Cet « ailleurs » de l’Evangile, il l’appelle renoncer à soi-même et prendre sa croix. Rien à la ceinture, sans monnaie ni sandales… Vous en avez vu beaucoup de ceux-là ?

La vie de l’homme est toujours un mystère personnel. Et le mystère, c’est comme un iceberg. De temps en temps il y a une petite émergence lumineuse, le reste peut être et rester glacé ! Mais ce n’est pas bien. Il y a ainsi dans nos vies beaucoup de mystères très personnels : le mystère de l’appel et celui de l’envoi, le mystère du cheminement sur des sentiers, des raccourcis ou des déviations plus ou moins tordus, le mystère des chutes… Mais l’important est de toujours se lever et de marcher comme le Christ. Bien que mort, il s’est relevé au matin de Pâques. Ainsi marchons-nous vers le Royaume qui lui, de toute façon, arrivera jusqu’à nous. Et l’Esprit, bien que planant au-dessus, n’est jamais absent ni indifférent à nos « dépètrements » quotidiens, à nos « encombrances » personnelles et à nos projets souvent fatigués.

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Fête des Jubilés à St-Pierre.
Photo J. Varoqui

Le Seigneur ne cesse de nous répéter ces mots : Suis-moi et allons ailleurs. C’est qu’il aimerait tant nous dépouiller et nous alléger pour faire de notre vie une histoire de fidélité et de camaraderie, une histoire de joyeuse convivialité et de créativité. En un mot, mais j’ose à peine le dire tant ce mot est galvaudé, une histoire d’amour, comme celle qu’il propose à Pierre, notre frère, le renégat. Il ne cesse de lui dire : Pierre ! m’aimes-tu ? Mais cette histoire d’amour tourne au tragique : Le jour viendra où un autre te mettra la ceinture et te mènera là où tu ne voudrais pas aller. Pourtant, c’est lui qui, encore et toujours, mène la barque à sa façon. C’est lui qui nous dit de le suivre, comme à Pierre. Car même à notre âge, et peut-être surtout à notre âge, il y a toujours des urgences missionnaires à notre portée, même si un autre doit nous mettre la ceinture, ou les bretelles, pour nous y conduire. Toujours dans la même liberté et la même égalité... fraternelles !

La libération du jubilé

Sur le mont Sinaï, le Seigneur adressa la parole à Moïse…

Quand vous serez entrés dans le pays que je vous donne, la terre observera un repos sabbatique pour le Seigneur. Ainsi, pendant six ans, tu sèmeras ton champ, tu tailleras ta vigne et tu en ramasseras la récolte. Mais la septième année sera une année de repos pour la terre.

Vous déclarerez sainte la cinquantième année et vous proclamerez alors dans le pays la libération pour tous les habitants ; ce sera pour vous un jubilé ; chacun de vous retournera dans sa propriété et dans le clan d’où il était sorti. Vous ne sèmerez pas, vous ne moissonnerez pas ce qui aura poussé tout seul, vous ne vendangerez pas la vigne en broussaille, mais vous en prendrez les fruits comme la terre vous les donne.

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Dessin E. Woelffel

Si ton frère a des dettes à ton égard, tu le soutiendras afin qu’il puisse survivre à tes côtés. Mais tu ne retireras de lui ni intérêt ni profit. Tu ne lui donneras pas ton argent pour en toucher un intérêt, tu ne lui donneras pas de ta nourriture pour en toucher un profit. Tu ne l’asserviras pas à une tâche d’esclave ; mais tu le traiteras comme un salarié ou comme un hôte ; il sera ton serviteur jusqu’à l’année du jubilé.

Alors il sortira libre de chez toi avec ses enfants et il retournera à son clan ; il retournera libre, dans la propriété de ses pères.

d’après le Livre du Lévitique, 25.1-41.

Terre d’Afrique Messager septembre 2009

[1] Et aux autres passages parallèles : Dt. 15 entre autres et Is. 42 et 61 et Lc 4,18-20.

[2] 7x7 années + une = 50.

[3] La constitution politique est même si utopique que lorsqu’elle ne convient plus à un président, français ou autre, il fait voter une rallonge par sa majorité. Cela s’appelle alors une utopie réaliste…

[4] On n’a jamais réellement su comment « inculturer » le message dans le terreau d’une culture.

[5] C’est quasiment le premier mot de Jésus : Suis-moi ! Mc. 1,16-17.

Publié le 6 octobre 2009 par Jean-Pierre Frey