Alimentation et interdits

Pas de vie sans choix, ne serait-ce, pour commencer, que celui de vivre plutôt que de mourir, par exemple d’anorexie. Et plus tard, celui de savoir éviter des aliments qui n’en sont pas, qui ne nourrissent pas, qui n’aident pas à vivre et à grandir, voire qui empoisonnent…

Croire ou savoir

Autrement dit, il faut faire preuve de jugeote et ne pas manger n’importe quoi. Confondre, par exemple, les baies noires de la belladone avec des myrtilles pour en faire une tarte, ou des champignons mortels avec d’autres qu’on croit comestibles, n’est pas sans conséquences. « Croire » (au lieu de « savoir ») peut être dangereux…

On peut évidemment résoudre ce problème en s’interdisant de croire. Et ne plus manger que ce dont est absolument sûr. Ou alors chercher un inexistant truc qui permette de distinguer ce qui est « bon » de ce qui ne l’est pas. A moins d’obéir carrément à quelqu’un qui « sait » et de lui faire confiance. Mais des doutes vont naître, si celui-ci interdit de manger ce que d’autres mangent sans inconvénients. S’il s’agit d’un adulte qui dit aux enfants (que nous sommes) : « ce morceau-là n’est pas bon » (pour vous) et qu’ensuite il le mange parce que c’était, en fait, le meilleur…

La solution, c’est finalement de savoir, par soi-même. Distinguer et découvrir l’identité des choses et des personnes, ne pas confondre les notions les plus élémentaires, sont autant d’indispensables connaissances à acquérir qui ne concernent finalement pas que la cuisine. Et là, il n’y a pas de recettes, non plus. Il faut accepter de courir des risques. Savoir que vivre est dangereux. Comme disait l’autre, à son retour du bois : les champignons sont comme les hommes - ou les hommes comme les champignons - rien ne ressemble autant aux bons que les mauvais…

De l’ignorance à l’interdit

Vous avez certainement déjà tous entendu parler des interdits alimentaires qu’imposent les religions. C’est que face aux « mystères », à l’ignorance dans laquelle sont les hommes, ils s’en sont remis aux dieux ou à ceux qui le représentent sur terre ! Comme les docteurs et pharmaciens…, ceux-ci doivent normalement savoir ce qui est bon pour la santé ou pas…

Le hic, c’est que le vrai « pourquoi » des interdits ne peut se réduire à un problème de santé. D’ailleurs, les religions n’expliquent pratiquement jamais leurs interdits ! Un chacun peut donc leur accorder l’« explication » qu’il veut. Est-ce impossible ou voulu ? Le fait est qu’un interdit non expliqué peut être plus efficace qu’un autre. Quand on ne sait pas, on se méfie et obéit alors qu’un interdit clair et précis peut facilement se contourner. Si la cigarette est interdite parce qu’elle est cancérigène, il suffit, pour continuer à fumer, d’en fabriquer d’autres qui ne le sont pas…

Dans le judaïsme, les lois de l’alimentation disent quels sont les aliments autorisés ou jugés aptes (cacher). C’est ainsi que tous les fruits et légumes seront permis à la consommation. Mais pas le sang d’un animal, quel qu’il soit. Pour manger un animal à quatre pattes, il doit, à la fois, ruminer et avoir le sabot fourchu. On ne mangera donc ni le porc qui a un sabot fendu mais qui ne rumine pas, ni le chameau qui rumine mais dont le sabot n’est pas fendu. - Concernant les oiseaux, impossible de détailler. Il est interdit de manger les autruches ou les cigognes, mais pas les oies ou les canard. Quant aux animaux aquatiques, seuls sont permis ceux qui ont au moins une nageoire et écaille qui s’ôte facilement, donc on ne mangera ni les coquillages, ni les crustacés, etc. etc.

En fait, il y a pire, parce que ces lois ne concernent pas seulement un animal en tant que tel. Pour pouvoir être mangé ou pas, ces lois précisent encore comment l’animal doit être abattu, son état de santé à sa mort et comment il faut le préparer… Comme le sang est une impureté, il faut absolument l’éliminer. Donc on égorgera l’animal. On lui fera dégorger tout son sang en salant la viande, en la plongeant pendant une demi-heure dans de l’eau, etc. etc. - Et puis, certaines parties de ces viandes autorisées sont interdites, comme le nerf sciatique ou la graisse attachée à l’estomac et aux intestins… - Finalement, pour ne pas contaminer la viande, il sera interdit de cuire ensemble la viande avec du lait ! Une casserole qui a servi à l’un ne peut plus servir à l’autre. Il faudra même se rincer la bouche ou manger du pain, si après un laitage on veut encore manger de la viande, etc. etc.

Pur et impur

Finalement pour comprendre tout cela, il faut savoir que le mot « cacher » ne se trouve pas, tel quel, dans la Bible. Les animaux dont la consommation est autorisée y sont qualifiés de « purs » alors que les autres qui ne le sont pas, ceux que la loi mosaïque interdit de manger, y sont désignés comme « impurs » ou « objets de dégoût » ! Or cette notion de « pureté » élargit le problème qui ne concerne donc plus seulement l’alimentation mais aussi les hommes et même leur cœur et les relations qu’ils ont avec Dieu…

Sans oublier qu’à la notion d’ « impureté » est automatiquement attachée celle de « contagion » et donc de danger, d’où une multiplication croissante d’interdits. A prendre le sang pour exemple, on dira qu’une femme, durant son cycle menstruel, peut transmettre son impureté aux personnes, aux aliments et aux objets ! - Quant à retrouver la « pureté » perdue, cela ne peut se faire sans complexes rites de purification, des aspersions, immersions et autres pratiques comme le fait de laver ses vêtements, de se raser la tête, etc. etc. - Pour voir ce que le Christ en pense, allez voir la réponse qu’il a donnée aux pharisiens qui lui ont reproché de manger sans s’être auparavant lavé les mains (cf. Lc.11,37-41)

L’ « impureté » dont il vient d’être question, n’est pas forcément une faute morale. Mais elle peut le devenir si on refuse consciemment d’obéir aux lois qui interdisent la mixité comme, par exemple, celles de semer ensemble des graines d’espèces différentes, d’atteler ensemble des animaux d’espèce différente, de porter des vêtements tissés de fibres différentes, y compris, évidemment d’épouser des étrangères (des femmes différentes) ! - Or établir des différences n’est jamais neutre puisqu’on condamne du même coup les autres à la différence et à l’éloignement. Etre seul « dedans », c’est mettre tous les autres « dehors » ! - Mais pour être reconnu par Dieu, le juif doit se différencier de tout autre peuple qui est à la surface de la terre (cf. Ex.33,16). Et refuser de manger ce que les autres mangent est déjà un excellent signe et moyen d’y parvenir. Les enfants le savent très tôt…

Hier les rabbins ont largement étendu les interdits afin d’ « ériger une barrière autour de la Torah » mais aujourd’hui les lois sur l’alimentation sont négligés par de nombreux juifs. Ceux qui les observent encore parleront d’hygiène, de maîtrise de soi, mais plus guère d’une exigence de la part de Dieu… Ou alors sous forme de symboles. Le sabot fendu est symbole du choix que doit faire tout homme entre le bien et le mal, après avoir ruminé la Parole de Dieu qui est une nourriture pour le cœur… Donc si vous ne voulez pas ressembler aux cochons vous savez ce qu’il vous reste à faire…

Peut-on se passer d’interdits ?

Grosso modo, les musulmans peuvent manger tout ce que mangent les juifs. « Tout ce qui est bon, vous est permis » dit le Prophète. « La nourriture de ceux qui ont reçu le Livre (cad. les juifs) est licite pour vous » (Coran 5,5). Mieux, les musulmans peuvent même manger des nourritures interdites aux juifs puisque Dieu a puni les juifs, pour s’être détournés de lui, en leur interdisant des aliments délicieux (cf. Coran 6,118). - Et si jamais le besoin vous a fait enfreindre les règles, Dieu est miséricordieux et pardonne d’autant plus que « la nécessité rend licites les objets défendus ».

Mais là aussi, le Coran, pas plus que l’Ancien Testament, ne précise la motivation des interdits alimentaires. - Après le IIIe / IXe siècle, on parlera de contamination, un principe selon lequel la nourriture n’est pas seulement une réalité physique mais qu’elle comporte aussi un élément moral. On pourrait, par exemple, absorber des éléments négatifs en mangeant le fruit d’un vol, ce qui nuirait grandement à la bonne relation qu’on a avec Dieu…

Reste le problème du vin que les musulmans associent à la drogue. Il n’en a pas toujours été ainsi. Mais progressivement, probablement à la suite de personnes qui sont venues prier à la mosquée en état d’ébriétés, le vin a été regardé comme un produit diabolique (Coran 5,90). - Mais interdit sur terre, le vin est un délice dont on jouira au paradis puisque y coulent quatre fleuves, un d’eau claire, un de lait inaltérable, un de vin délicieux et un de miel pur (cf. Coran 47,15)… Reste évidemment la question de savoir comment un produit diabolique peut se retrouver au paradis et être permis là-bas alors qu’il nous est interdit ici-bas…

Dans le christianisme, religion de liberté, il n’y a aucun interdit alimentaire. Un chacun mange ce qui lui plaît. Simplement qu’aujourd’hui on a inventé les régimes pour garder la ligne et créé la nouvelle religion du « bio » avec ses dogmes et menaces de fin du monde… - Il faut vraiment croire que l’homme ne peut vivre sans interdits !

PS. Si vous voulez absolument en garder un : faites attention à ne pas être « mangé » par ce, ou qui, vous mangez…

Terre d’Afrique, décembre 2008

Publié le 26 janvier 2009 par Louis Kuntz