Avoir courage, c’est savoir attendre.

Nous croyons que le courage est la vertu d’un chevalier qui dans le combat risque de recevoir des blessures voir perdre sa vie. Mais selon St Thomas d’Aquin le courage est plutôt une persévérance qui consiste à durer avec patience dans une situation difficile.

Effectivement nous devons notre existence au courage de nos mères qui durant neuf mois de grossesse ont persévéré et supporté la douleur de l’enfantement. Il y a aussi le courage des parents qui ont porté courageusement le poids des nuits blanches en gardant dans les bras leurs petits enfants. Il y a le courage des professeurs qui restent présents dans les quartiers difficiles malgré des menaces ou des contrariétés. Il y a le courage des médecins et des infirmiers qui, en Afrique Noire, soignent les malades de Sida même s’il n’ont pas tous les moyens nécessaires pour le faire. Il y a aussi le courage de ceux qui demeurent fidèles même si leur union est fragile, ou quand ils affrontent une maladie. Le courage qui est une patience nous rend inébranlables.

Notre société actuelle veut éliminer la patience. C’est une attitude symptomatique d’une société pour laquelle ne compte que le moment présent.

Au Canada, en octobre 2004, un avion s’est écrasé. Les pilotes étaient restés plus de 26 heures derrière le volant. Ils transportaient des légumes et des fruits frais depuis l’Afrique vers les marchés américains où les consommateurs ne veulent plus attendre toute une saison pour leurs bananes ou leurs petits pois. Ils les veulent maintenant, dans l’immédiat. Pour offrir des prix abordables, les compagnies de transport louent leurs avions dans les pays où les lois de sécurités ne sont pas exigeantes et les pilotes peuvent voler de longues heures durant. Après l’accident, le chef de la compagne en question n’a pas accusé le propriétaire de l’avion mais les marchés occidentaux qui ne tolèrent pas d’attendre.

Mais les pauvres doivent attendre. Ils doivent attendre que la terre produise ses fruits. Ils attendent la justice, le travail, la paix. Ils doivent attendre dans les files d’attente pour être écoutés, pour être vaccinés, pour pouvoir acheter ce qu’il y a. Et quand il n’y a rien, ils attendent en vain.

Nous avons besoin de la ténacité pour durer, pour essayer toujours, sans nous lasser, de garder notre fidélité aux promesses d’un monde meilleur... nouveau. Nous avons besoin d’un courage du futur, un courage qui nous dirige vers ce qui n’est pas encore, vers ce qui n’est pas encore arrivé.

Et dans l’Eglise, nous avons aussi besoin de ce courage. Les laïcs en ont besoin pour résister quand la paroisse paraît morte, quand ils ne reçoivent plus leur Pain du Ciel. Les femmes, qui ont le sentiment que leur dignité dans l’Eglise n’est pas reconnue, devraient tenir comme elles l’ont fait durant des siècles sans tomber dans le désespoir. Les prêtres et les religieuses ont besoin de patience et de fermeté quand leur vocation semble vieillir et paraît même inutile après les premières années d’enthousiasme et d’exaltation. Tenir dans les obscurités sans savoir combien encore durera ce temps d’épreuve, ne pas lâcher prise, combattre la nostalgie et les larmes, avoir confiance que ce en quoi nous avons cru durant le jour vaincra - c’est là où se révèle la vraie vertu du courage.

Nous sommes jetés comme sur un champ de bataille où nous devons nous battre courageusement sans esquiver les coups, sans retourner en arrière, mais en fixant notre regard sur notre héros, Jésus Crucifié, toujours tenace. Lui ne s’est pas résigné quand il entendait :« Descends de la croix. » Ni le démon, ni notre ingratitude ne l’ont empêché d’accomplir la volonté de son Père et de nous sauver. Il a résisté jusqu’à la fin... et cela l’a tué.

Toute l’année liturgique nous forme en un peuple qui a le courage d’attendre. L’Avent nous apprend la patience pour ne pas fêter avant le moment prévu, faire face aux tentations de célébrer la Noël avant la venue de Jésus même si les magasins regorgent de propositions de cadeaux à offrir. Le Christ est un don, et l’on doit respecter les dons en attendant qu’ils soient offerts. Mais cette attente n’est pas passive. Le mot latin attendere exprime une tension en/vers avant. Alors nous attendons en nous ouvrant à l’avance à ce qui doit arriver. Comme une mère qui se prépare à enfanter. Toute l’année est marquée par ces jours, semaines ou mois d’attente : le Samedi Saint impose une attente entre la mort et la résurrection ; et, entre l’Ascension et la Pentecôte, nous attendons les dons du Saint Esprit. L’année liturgique nous forme, nous éduque à être patients.

Pourquoi l’attente est-elle si caractéristique pour un chrétien ? Pourquoi Dieu ne peut pas nous donner maintenant ce dont nous avons besoin, la justice pour les pauvres et les opprimés, un bonheur parfait pour tous les hommes ? Nous avons déjà 2000 ans derrière nous depuis la résurrection et nous attendons toujours le Royaume de Dieu. Pourquoi ?

Une des raisons pour laquelle notre Dieu prend tant de temps est qu’il n’est pas seulement un dieu. Il n’est pas un omnipuissant superman qui peut soudainement nous envahir de l’extérieur. Sa venue n’est pas une charge de la cavalerie. Dieu arrive du tréfonds, de l’intérieur. Il est plus proche de nous que nous-mêmes, disait Saint Augustin.

Dieu vient à nous comme un enfant à sa mère. Du fond de son existence, par une lente transformation de ce qu’elle est. Toute autre forme de la venue serait une violation de son intégrité. Nous sommes des êtres corporels et les êtres corporels vivent dans le temps. C’est pourquoi l’avènement du Seigneur est comme une grossesse qui prend neuf mois, parce qu’il faut du temps pour que le corps et son ossature se forme. Et la disparition de ce qui peut nous gêner, comme par exemple une fièvre, a besoin du temps pour céder. La guérison et l’accroissement ont besoin du temps. Alors nous avons besoin de patience car Dieu ne vient pas comme un élément extérieur à nous mais surgit au fond notre intimité la plus personnelle immergée dans le temps. Dieu respecte le rythme de notre vie.

Lorsque nous prions pour la venue du Royaume, pour calmer des maux de tête ou pour trouver un bon travail, Dieu ne réagit pas comme un magicien qui, restant à la périphérie, récite une formule magique et secoue sa baguette pour résoudre le problème. Dieu arrive souvent dans la douceur et la discrétion, invisiblement mais sûrement, gardant un respect infini de la mesure du battement de notre cœur. Veillez car vous ne connaissez ni le jour ni l’heure. Cette veille continuelle est une active préparation à la venue du Seigneur, comme chez un jardinier qui pioche la terre pour qu’elle accueille la semence.

Peut-être que, parfois, cette patiente persévérance peut paraître lugubre et morose, comme s’il s’agissait de serrer les dents et de consolider le vouloir. Mais en fait, il y a quelque chose d’autre. Le courage de patienter, d’attendre, doit empêcher des contrariétés d’anéantir la joie, la joie de vivre. Le courageux n’est pas celui qui fuit le mal, mais celui qui le supporte et l’empêche de lui infliger une douleur désordonnée.

Depuis quelques jours les Saintes Ecritures nous rappellent que nous avons à résister aux tentations du démon, que nous avons à persévérer, à attendre courageusement le jour J. La Pâque a aussi son temps, même si ses fruits se font ressentir chaque jour depuis 2000 ans. Et nous ne pouvons pas accélérer cette attente ni la supprimer. Il nous faut vraiment du courage... Il nous permettra certainement mieux d’apprécier ce qui doit arriver.

Saoudé (Togo)
Ralliement 3, mai-juin 2009

Publié le 9 juin 2009 par Lucas Kobielus