Ce que je crois

Le type qui est capable d’inventer un concept d’avenir intitulé « nulle part [1] » et l’autre qui lui répond en faisant l’éloge de la folie [2], sont en fait des utopistes dynamiques qui ont trouvé un point d’appui pour poser un levier qui fera basculer le monde statique de l’époque vers le monde dynamique de l’humanisme.

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L’île d’Utopia.
Gravure sur bois du XVIe s.

Dans Shakespeare, au pire moment de la bataille finale, Richard III, lorsque son cheval est tombé sous lui, a cette fameuse phrase : « Mon Royaume pour un cheval ! » Il ne l’a pas eu… Et il est tombé. Ils y croyaient et ils y mettaient le prix… Un royaume !!!

C’est un aspect de ce que l’on appelle « le sacré profane [3] » parce qu’on croit que l’on peut s’en sortir et sauver l’avenir si on trouve le bon point d’appui à son levier, celui qui puisse nous soulever et nous sortir de la m… Mais il faut y croire [4] !

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Monument en mémoire du Baron de Munchhausen à Bodenwerder.
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L’Illustration de cette philosophie est le légendaire baron Karl Friederich Hieronimus de Münchhausen. Dans une de ses nombreuses aventures, il est projeté dans un mauvais marais qui l’engloutit peu à peu, mais il est capable de se prendre par ses propres cheveux pour se tirer de ce « mauvais pas » !

Or tous ces gens ont vécu au XVIe siècle [5]… L’âge de la Renaissance, de l’humanisme réaliste et de la raison naissante. En d’autres termes, l’âge de la foi en soi-même et en un changement de société grâce à un vivre et à un penser autrement. Et certains ont commencé par changer de religion – la réformation, ce mot qui dit bien ce qu’il veut dire.*

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Illustration des aventures du Baron de Munchhausen.
Gravure de Gustave Doré

Réformation : croire différemment et faire autrement.. CROIRE et… FAIRE. Non pas seulement croire… Pour les Protestants, changer le monde en l’améliorant est le premier devoir du chrétien pour la gloire de Dieu, et cela passe avant tout culte et toute dévotion.

Nous vivons actuellement à un âge à peu près totalement déboussolé et dans un monde de détresse réelle. Nous sommes trop enlisés dans le passé et les rites d’une société de consommation, alors que nous n’avons plus les moyens de produire dans l’unique but de consommer. Comme des gamins qui chantent sur les places publiques ou dans les raves parties, en croyant que cela va continuer ainsi… et qu’ils trouveront la table mise quand ils rentreront à la maison.

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La nef des fous.
Gravure sur bois du XVe s.

Je dirais presque que nous sommes revenus à l’âge de la cueillette. Tu expédies les affaires courantes, mais si tu ne te mets pas en route pour trouver ta « graine », tu ne mangeras pas ! Que peut encore te promettre comme avenir cette société qui se délite ? Si tant de gens s’obstinent à descendre dans la rue, c’est qu’ils ont conscience que le modèle social et économique sur lequel ils ont vécu est devenu vide de toute promesse ou garantie. Et c’est la même chose avec les cathos romains : si le pape est tant critiqué, c’est qu’il parle un langage d’un autre temps et se réclame d’un modèle d’Église qui ne prend pas sa source dans les seuls livres fondateurs chrétiens, l’Évangile et ses annexes. On se fourvoie trop facilement pour sauver la machine et sa mécanique ! Or Luc nous dit que là où l’homme est en détresse, c’est là qu’est la mission, et Matthieu dit la même chose mais autrement [6].

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La nef des fous.
Tableau de Jerôme Bosch

Au niveau SMA, on a pris le même chemin. On n’a plus qu’un seul « culte », c’est Brésillac. Mais on parle de cet homme, on écrit sur cet homme sans réellement FAIRE et REALISER les choses comme lui, en mettant en œuvre l’esprit de créativité qui l’a propulsé…

On le « vénère ». Mais vénérer est dangereux parce que cela « neutralise » celui que l’on vénère, en le plaçant sur un socle au-dessus de nous et en dehors de nous. Il devient tutélaire mais cesse d’être des « nôtres ». On prie les saints beaucoup plus qu’on ne les imite. Ainsi si nous ne retrouvons pas sa dynamique créatrice et lucide, nous léchons une statue et vénérons des ossements. Car dans quel camp nous placerait-il ? Le devoir de mémoire, c’est également cela, et je dirais même que c’est surtout cela : réviser et réajuster notre propre vie et celle de l’Institut [7] à la lumière de l’esprit qui a pulsé Brésillac, selon les pensées qu’il nous a laissées. C’est cette mémoire vraie qui fait l’histoire.

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Carte d’Utopia.
Gravure du XVIe s.

Il n’y a qu’une seule question qui nous concerne aujourd’hui : en quoi Brésillac est-il actuel et en quoi nous, ses disciples, sommes-nous créatifs comme lui ? Alors sortons de notre modèle de « brousse » structuraliste, et allons à l’essentiel de la mission en créant des « équipes » réellement internationales, pour des buts et des projets précis, et non pas pour assurer la vielle routine structurelle, limitée à un territoire.

Nos vieux ont été contraints – il y allait de leur survie – d’inventer sans cesse (à commencer par l’arrosoir à bascule au-dessus de leur tête pour se laver). Nous n’inventons plus, nous alourdissons encore, corde au cou, nos activités missionnaires…

Pour aller à l’essentiel, il faut lâcher les principes. La mission est partout. Peut-être même plus dans l’Europe en crise que nulle part ailleurs ! Prenons des options qui s’imposent à notre lucide discernement d’aujourd’hui. Nous pourrons alors évaluer ce que nous faisons dans l’esprit créatif et avec la dynamique de Brésillac… Et alors « lire » ses écrits aura un sens !

Niederbronn mai 09
Ralliement 4, juillet-août 2009

[1] Utopie, le lieu de nulle part, n’existera que si on le crée ou si on l’invente. C’est tout le secret de la Renaissance.

[2] Thomas More (1478-1535), de Londres, est l’auteur de l’Utopie. Érasme (1467-1536), de Rotterdam, a écrit L’Éloge de la folie, qui fut peut-être composé à Strasbourg en 1511 : voir et lire La nef des fous (Das Narrenschiff), écrit en 1494 par Sébastian Brant.

[3] Celui qui ne veut pas faire appel à la Providence pense qu’il peut s’en sortir par sa propre créativité courageuse.

[4] Lire : André Godin, Le bon usage du sacré : Erasme de Rotterdam, Les cahiers du Centre de Recherches Historiques, CNRS.

[5] Sauf le « baron », qui a vécu deux siècles plus tard mais dans le même esprit devenu entre-temps celui des Lumières (Aufklärung) !

[6] Lc 4,18-20 et Mt 25,31-41… le verre d’eau donné au petit …

[7] De « l’entité », comme on dit maintenant !

Publié le 12 août 2009 par Jean-Pierre Frey