Communiquer avec l’invisible dans la religion traditionnelle yoruba

Au sud-ouest du Nigeria, les Yoruba forment un large groupe composé de différents royaumes. Leur civilisation, à la fois urbaine et royale, est l’héritière des cultures Nok et Ifè [1], dont les superbes têtes en terre cuite et en bronze sont célèbres. La tradition religieuse bien particulière de ce peuple lui permit d’adopter le christianisme comme une continuité.

Un monde surnaturel

JPEG - 39.4 ko
Masque gelede aux couteaux.
Culture yoruba, Nigeria. Hteur. : 0,22m. Espace Africain.
Photo M. Heilig

Les Yoruba sont unis par leur religion traditionnelle. Être suprême, le dieu du Ciel Olorun est l’origine de tous les êtres. On ne le représente jamais, on ne lui rend aucun culte. On ne peut s’adresser à lui sans la médiation [2] de nombreux dieux secondaires, esprits et génies, qui s’occupent des différents aspects du monde. Dieux des rivières, des montagnes, des arbres... ils régissent les affaires humaines. Certains sont des ancêtres très vénérés. Le système religieux [3] repose en effet sur l’immortalité de l’âme et sur un mode de réincarnation qui accorde une grande place à la responsabilité : Olorun juge les actions du mort, dont il détermine ainsi la nouvelle vie sur terre. Toutes ces entités peuplent un monde invisible et surnaturel, dynamique et vivant.

JPEG - 34.3 ko
Masque gelede aux couteaux.
Espace Africain.
Photo M. Heilig

Seuls les sorciers savent passer dans ce monde effrayant. Ils maintiennent l’ordre en gérant le divin et le surnaturel et sont les garants de l’organisation sociale. On les appelle ainsi parce qu’ils travaillent dans le secret et ont le pouvoir de manipuler la nature et d’apaiser les divinités en colère. Ils volent la nuit, se changent à leur gré en chat, en chauve-souris, en rat... Ils peuvent être en deux lieux à la fois, voyager dans le temps... Hommes ou femmes, ils appartiennent à une confrérie. Ils sont les « sorciers blancs », bienfaisants et guérisseurs. On les respecte et on les craint. S’il arrive qu’un sorcier utilise son pouvoir à mauvais escient - il devient un mangeur d’âmes, un « sorcier noir » car il agit dans la nuit - sa confrérie le punit sévèrement : traduit en public, il est contraint à l’exil ou lapidé par des enfants.

La fête de Gelede

Toute sculpture yoruba est chargée d’une signification importante. Masques et statuettes sont liés à une divinité. Le masque gelede appartient à Gelede, qui régit l’ordre du monde et la fertilité de la terre. Le dieu a son propre temple et son culte n’est célébré que par ses adeptes [4]. Sa fête, réservée aux hommes, se déroule en plein jour une fois par an. Elle commence par une bénédiction des fruits de la terre et par des sacrifices d’animaux dans le couvent du dieu. On appelle ainsi sa bienveillance sur le village. L’événement donne aussi l’occasion de se réunir autour d’un grand repas [5].

JPEG - 20.6 ko
Masque gelede.
Culture yoruba, Nigeria. Hteur. : 0,33m. Espace Africain.
Photo M. Heilig

La danse associe les rites appropriés à la magie, aux percussions, aux costumes et aux sculptures. Les « masques » [6] gelede portent des vêtements de femmes et peuvent représenter une vaste gamme de caractères, aussi bien masculins que féminins. Vêtus de riches costumes chamarrés, les hommes dansent en couple. Ils portent le masque sur le front, ce qui leur permet de voir à travers l’étoffe qui les cache entièrement.

Art et spiritualité

JPEG - 18.7 ko
Maternité ifè.
Espace Africain.
Photo M. Heilig
JPEG - 20.6 ko
Maternité ifè.
Espace Africain.
Photo M. Heilig
JPEG - 18.4 ko
Maternité ifè.
Espace Africain.
Photo M. Heilig

L’art yoruba s’apparente au style d’Ifè, dont il semble être une interprétation populaire : il n’en a pas modifié le caractère, bien qu’il ait remplacé par le bois les matériaux nobles comme le bronze, la pierre ou la terre cuite. Les plus belles réalisations, comme cette Maternité de la collection de Haguenau, conservent la majestueuse dignité des œuvres anciennes. Surtout lorsqu’elle touche à la religion, la sculpture va toujours au-delà de la seule esthétique car elle maintient la relation entre les mondes surnaturel et matériel. Aussi le symbole y est-il toujours présent. Par exemple, on perfore les yeux du masque gelede, alors qu’il n’est pas porté sur le visage. De même, aucun sculpteur ne se risquerait à faire un portrait, de peur que ce double ne devienne la proie d’une puissance maléfique. On reconnaîtra quelqu’un à sa coiffure, à ses scarifications, à ses vêtements... Les artistes doivent se plier aux principes religieux de leur clientèle, mais ils disposent d’une certaine latitude pour s’exprimer. Les meilleurs se servent de ces contraintes pour sublimer l’indispensable par la perfection de l’art.

[1] La civilisation de Nok, sédentaire mais encore rurale, peut-être située entre le VIIe s. avant J.-C. et le IIIe après. La civilisation d’Ifè connut son apogée entre les XIIe et XVIe siècles. Elle perdit alors son rôle politique mais conserva son influence religieuse.

[2] De même, on ne peut s’adresser à une personne de haut rang sans intermédiaire.

[3] Aujourd’hui, la religion islamique est la plus répandue dans le pays, suivie par le christianisme et par la religion traditionnelle, qui subsiste encore dans certaines régions.

[4] On n’est adepte que d’un seul dieu, mais plusieurs divinités peuvent être représentées dans un même village. Bien que tous les villageois assistent aux fêtes, seuls les adeptes participent au culte de leur divinité.

[5] Les femmes préparent les plats la veille. Elles contribuent à la fête de cette manière.

[6] Masque est aussi le nom que l’on donne au danseur. Revêtu de tous ses attributs, y compris le masque sculpté, il permet d’entrer en communication avec la divinité.

Publié le 24 décembre 2008 par Basil Soyoye