Comprends-tu ce que j’ai fait ?

Jean-Paul Eschlimann a passé vingt années en Côte d’Ivoire. La publication « Mission de l’Eglise » l’a invité à donner son témoignage de missionnaire.

La culture désigne ce qui fait vivre, qui fait sens et humanise les membres d’un groupe. Or, mon expérience en terre agni (Côte d’Ivoire) m’a convaincu du caractère totalitaire et exclusif de chaque culture. Les Agni, par exemple, traitaient les peuples de l’Ouest ivoirien de « mangeurs de chair humaine ». Ils les rangeaient ainsi du côté de l’animalité et de la bestialité plutôt que du côté de l’humain. En akkadien (Mésopotamie centrale), « barbaru », devenu « barbare » en français, signifiait « loup » et renvoyait à nouveau à la bestialité. Le colonisateur européen considérait les indigènes comme des « sauvages » et des « primitifs » à civiliser, à évangéliser, les traitant comme des « objets » et les vendant comme des marchandises. D’ailleurs, avaient-ils seulement une âme, étaient-ils vraiment des êtres humains ? Il semblerait que, sous tous les cieux, il n’y ait d’homme digne de ce nom que celui qui partage notre culture !

L’arrivée au pays de l’autre culture a constitué pour moi un choc mental et psychique, que j’ai même somatisé en maladie physique. Je me souviens du premier voyage entre Abidjan et la mission que je devais rejoindre 300 km plus au nord. En l’espace d’un après-midi, toutes mes représentations se sont écroulées. J’imaginais devoir emprunter des pistes défoncées et je roulais sur du bitume tout frais. Je pensais toutes les cases rondes et couvertes de chaume et je découvrais des maisons rectangulaires, en parpaings de ciment et couvertes de tôles. J’attendais un soleil chaud et généreux, et je roulais sous un ciel gris et une pluie battante. En somme, l’Afrique des cartes postales et des ouvrages d’ethnologie ne résistait pas au choc de la rencontre. Mais plus je me sentais agressé par la réalité, plus je m’agrippais à la supériorité de ma culture, demandant aux autres de devenir une réplique de ce qu’elle avait fait de moi. Comme si mon hôte n’avait qu’à me rejoindre puisque j’étais incapable d’aller vers lui.

Au bout de quelques mois, un choix décisif s’imposa : ou bien retourner chez soi, ou bien se donner les moyens de rejoindre l’hôte dans sa culture, sa manière de vivre, son humanité et sa présence au monde. J’ai privilégié cette deuxième voie. Une famille agni me donna l’hospitalité et fut la maîtresse de mon initiation. J’ai réellement vécu une mort - renaissance. Il a fallu tout réapprendre, jusque dans les gestes les plus quotidiens : parler, marcher, manger, se laver, s’asseoir correctement, saluer, maîtriser son regard et sa parole, dormir... J’ai commis des erreurs monumentales, quelquefois au risque de ma vie. Mais j’ai pu savourer également la fécondité de la démarche.

Pour exprimer la transformation qu’il avait remarquée en moi, un vieux dit un soir à son entourage : « Je n’aurai jamais pensé voir un jour la panthère jouer avec mes enfants ! » Ce fauve est le seul à tuer pour le plaisir et non pour satisfaire sa faim. C’est pourquoi il est devenu le symbole du colonisateur, qui s’est imposé sans justification, sans droit et qui a maltraité et tué sans raison. Mais en voilà un qui a emprunté un tout autre chemin, celui de l’accueil de la culture de l’autre et qui, soudain, est devenu respectable parce que humain, fraternel, accueillant.

Il a, bien sûr, fallu éviter des pièges. Très rapidement, je me suis rendu compte que certains de mes hôtes cherchaient à m’instrumentaliser. J’étais « leur Blanc », et je leur servais de faire-valoir devant les villageois ou l’administration, par exemple. Ils avaient aussi le penchant de m’emprisonner dans leurs préjugés. Je devais forcément être riche, et donc faire des cadeaux, puisque j’étais européen. J’étais assigné à la place de l’étranger telle qu’eux la définissaient dans leur culture. J’étais savant, puissant, sorcier, et je n’avais qu’à les en faire bénéficier.
Enfin, je ne pouvais pas me solidariser avec certaines structures déshumanisantes qui opéraient au cœur de leur culture. Cette dernière se protégeait et se reproduisait en jouant sur le ressort de la peur - sanction par exemple, ce qui infantilisait les jeunes et les non initiés et permettait aux puissants de s’imposer aux autres. Chemin d’humanisation profonde, la rencontre des cultures l’est aussi en dénonçant les limites et les faillites des unes et des autres.

Comment penser cette rencontre pour qu’elle devienne évangélique ? Deux paradigmes néotestamentaires me guident actuellement dans ma relecture du vécu et de ses traces en moi. D’abord, celui de la Visitation : Marie à Elisabeth [1], Pierre à Corneille [2]. Il met en relief la sortie de soi pour se hâter vers l’autre, le tact et l’humilité (frapper à la porte de l’autre et ne pas y entrer par effraction), l’hospitalité (on demeure chez lui), l’échange de Parole, où l’on reçoit de l’autre autant qu’on lui révèle sa propre humanité, la discrétion, le retrait (on ne s’incruste pas, on sait se retirer).
Le second paradigme est celui du lavement des pieds [3]. Il précise qu’il faut apprendre à s’asseoir à la même table sans revendiquer la première place, puis être capable de se lever, de déposer son vêtement, de se mettre aux pieds des autres pour les servir (ce qui renvoie aux solidarités à vivre). Oui, une rencontre interculturelle féconde est à ce prix : servir en vérité !

Toute personne qui a vécu la rencontre de l’autre culture sous cet horizon, peut légitimement demander à son hôte : « Comprends-tu ce que j’ai fait ? » J’ai déposé mes préjugés, savoirs, habitudes ; je suis sorti de l’univers clos de mon éducation, de ma culture, de mes pratiques religieuses ; j’ai élargi mon cœur pour t’y faire demeurer. J’ai cultivé l’hospitalité intérieure pour devenir ce frère universel, plus authentiquement humain et donc plus évangélique, grâce à toi.

Dans Missions de l’Eglise N° 165 octobre-novembre-décembre 2009
Ralliement, janvier-février, N° 1 - 2010

[1] Lc 1, 39-45.

[2] Ac 10-11.

[3] Jn 13, 1-20.

Publié le 2 mars 2010 par Jean-Paul Eschlimann