« Confessions » d’un Jubilaire

La fête des jubilaires 2009 célébrée à Saint-Pierre le jeudi 2 juillet a permis une rencontre sma bien sympathique et bien festive. Elle s’est prolongée le lendemain au Zinswald par le conseil de district élargi. C’est ce jour-là qu’Arthur Becker, notre deuxième Jubilaire (40 ans de sacerdoce) présida l’eucharistie et exprima en peu de mots toute sa reconnaissance à ses formateurs qui ont su lui transmettre souffle missionnaire et amour de l’Afrique. Mais voici l’homélie de Jean-Pierre Frey, notre jubilaire en or, donnée à Saint-Pierre.

J’avais un ami pasteur… Et quand il avait un prêche important à faire il avertissait son auditoire en ces termes :
- Avant d’entrer, mettez une pierre dans votre poche. Car vous risquez de ne plus trouver assez de pierres à la sortie Au cas où vous voudriez me lapider à la sortie pour mon prêche.

L’Ecriture a été en gestation pendant des siècles et dans les circonstances les plus invraisemblables. Ce que j’admire, c’est ce qui est resté, et que j’appellerai l’humanisme de la révélation… Dieu ne veut pas nous « treuiller » vers le haut comme par un hélicoptère de secours qui voudrait nous sortir d’une mer en détresse… Non ! il descend tranquillement au jour le jour et s’assoit à notre table, même si c’est dans le bistrot du coin… Tant que nous n’aurons pas compris cela, notre christianisme manquera de sens et de consistance car, d’après l’Écriture, c’est avec les filles de joie et les poivrots qu’il était à table. Eux, au moins, le comprenaient et le ramenaient à la réalité du quotidien.

Pour comprendre pourquoi ce jour (ou cette année) est un jour de joyeuse jubilation, comme diraient les Anglais, il faut revenir au texte même qui était censé lancer cette coutume de partage jubilatoire en Israël. Il faut donc revenir au chapitre 25 du Lévitique et aux autres passages parallèles [1] et ce ch 25 est et reste le texte fondateur de toute politique et de toute démocratie, et donc de tout institut qui se veut séculier comme le nôtre, c’est-à-dire axé d’abord sur la personne humaine in situ, en situation d’inculturation. Ce chapitre peut se résumer en trois mots que nous connaissons depuis belle lurette mais qui ont une toute autre référence fondamentale que simplement républicaine : liberté - égalité – fraternité… sont les signes mêmes de l’abondante gratuité de la présence de Dieu au milieu de son peuple établi en Terre Promise.

Chaque 50e année (7x7 années + une = 50) devait ainsi devenir une année de grâces et de joie au nom…
de la LIBERTÉ d’abord, car ce jour-là, on devait enlever les chaînes de tout esclave et de tout prisonnier. Et puis au nom de la vraie EGALITE entre fils d’Abraham qui ont partagé le même héritage ; chacun récupérera la même parcelle de terre !
Et alors seulement on pouvait célébrer la même FRATERNITÉ de tous les enfants de Dieu.
Cela sonne comme un discours de Robespierre mais il y a ici bien plus que Robespierre : ces trois mots sont inscrits depuis lors au cœur même des tables de la Loi et surtout au cœur de tout homme. Ainsi après 50 années d’errance et de manigances, chaque clan allait retrouver exactement la même parcelle initiale de la terre promise et donnée en partage, afin que chaque membre du peuple élu vive la même égalité réellement fraternelle des enfants de Dieu, quels qu’ils soient. Réjouissons-nous donc (jubilate) mes frères et mes sœurs.

Naturellement c’est une utopie, mais quelle constitution - religieuse ou politique - n’est pas utopique ? La constitution politique est même si utopique que lorsqu’elle ne convient plus à un président - français ou autre - il fait voter une rallonge par sa majorité. Cela s’appelle alors une utopie réaliste ou, comme on dit maintenant, une utopie « positive ».

Le Lévitique, en tous cas, a tout dit et Isaïe a tout repris dans son chapitre 42 et 61. Luc, le grec fin et cultivé a tout compris lorsqu’il a présenté son « Christ » - au chapitre 4 verset 18 :
L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer une Bonne Nouvelle aux pauvres. Car désormais les captifs seront libres, les aveugles verront et on enlèvera les chaînes des opprimés. Il m’a conféré l’onction pour proclamer une année jubilaire qui sera une année d’accueil et de grâce pour tous.
Ainsi, en trois jets de pierre tout est dit. Il reste naturellement à exécuter… Et le hic est là pour chacun d’entre nous. Irons-nous à Calais avec la CIMADE ? Car notre Jérusalem est là-bas en ce moment ! Mais qui va suivre ce Jésus de Nazareth qui nous appelle ainsi à aller jusque là ?

Je pense qu’en toute humilité, en ce jour de jubilé - en cette année de grâces et de gratuité - il faut avouer, une fois de plus, nos innocentes limites humaines et nos coupables lâchetés personnelles. Comme un « malgré-nous », j’aimerais vous indiquer les quelques pistes qui furent les repères de ce qui suis devenu. Je suis un pascalien et, pour moi aussi, le moi est haïssable ; je n’aime pas parler de moi, et néanmoins je bavarde ! Je ne suis pas un homme du passé mais je tiens à mes racines. On me dit qu’il faut remercier le Seigneur en ce jour du jubilé… mais je ne fais que ça quotidiennement lorsque je « fais eucharistie » !
Pour moi, le passé est d’abord le terreau du présent ; le vrai cycle de la vie, ce n’est pas la graine et le fruit. C’est plus complexe que cela. C’est le fruit devenu fleur, qui sera fécondée pour porter un nouveau fruit pour une nouvelle fleur qui va engendrer un nouveau fruit... Ce sont là les trois éléments du cycle vital, graine - fleur – fruit, dans un même terreau ! Ce cycle-là est créatif. Un proverbe dit tout :
Le savant a dit à l’amandier
Parle-moi de Dieu
Et l’amandier a fleuri
C’est le seul langage qu’il savait.

Par ailleurs, je ne suis pas un homme de tradition répétitive et rituelle. Le Christ a appelé les disciples non pas pour qu’ils répètent ses gestes rituellement établis, mais pour qu’ils en créent de nouveaux, bien mieux adaptés aux diverses circonstances de la mission et de l’histoire [2]. Dans sa marche historique vers les hommes, le Christ n’a pas établi une tradition, mais un mémorial et une anamnèse, c’est-à-dire une actualisation permanente de sa présence au milieu de nous.

Le Christ a ainsi lancé une dynamique dans l’Esprit, magistralement reprise par Paul qui a montré comme tout texte ou geste fondateur est une bombe à retardement que l’Esprit a mis entre nos mains ! Et pour nous, SMA, cette bombe s’appelle Brésillac ! Comme lui, il faut créer et non pas répéter. Il faut adapter et non pas imposer. Il faut réfléchir et non pas brouter ! Et je ne citerai qu’un proverbe [3],qui a motivé Luquet et Brésillac ces deux « compères dynamiques et lucides » et je cite de mémoire : ce qui est faisable, nous le ferons et ce qui semble impossible nous le tenterons !

Dans l’Evangile, la suivance [4] du Maître est créative et non pas passive, poussive ou répétitive, car le Seigneur nous dit : si tu veux me suivre, alors renonce d’abord à toi-même, à tes habitudes et dépouille-toi de ta routine, et alors seulement prends ta croix - la tienne pas la mienne. Car alors tu la prendras bien, ta croix, parce que tu t’es dépouillé de ce qui t’encombrait et tu es devenu un serviteur debout, libéré et lucide, donc un ami capable de fidélité et un frère. Et l’Esprit, bien que planant au-dessus, n’est jamais ni absent ni indifférent à tous nos « dépêtrements » quotidiens, à nos « encombrances » personnelles et à nos projets souvent fatigués.

L’évangile de ce matin, Jean 21, est en fait un évangile de départ, mais pas d’adieu. Je ne m’arrêterai qu’à deux mots : suis-moi, trois fois répétés à Pierre ; Jésus est un prophète mobile comme Elie, toujours en exode comme Moïse, mentalement et physiquement en ébullition. Suis-moi et allons ailleurs dit-il dès le premier jour à son premier groupe communautaire composé de quatre pêcheurs, et jetons le filet en eaux profondes. Cet « ailleurs » de l’Evangile, il l’appelle renoncer à soi-même et prendre sa croix. Rien à la ceinture et sans monnaie ni sandales… Vous en avez vu beaucoup de ceux-là ?
Mais qui suis-je pour vous faire la leçon ? Je vous dis : la vie d’un homme ou d’une femme est toujours un mystère personnel, et le mystère c’est comme un iceberg : de temps en temps il y a une petite émergence lumineuse, le reste peut être et rester glacé ! Mais ce n’est pas bien. Il y a ainsi dans nos vies beaucoup de mystères très personnels : le mystère de l’appel et celui de l’envoi, le mystère du cheminement sur des sentiers ou des raccourcis ou des déviations plus ou moins tordus… et puis il y a le mystère des chutes, mais l’important est de toujours se lever et de marcher comme le Christ qui, bien que mort, s’est relevé au matin de Pâques. Et ainsi nous marchons vers le Royaume qui, lui, de toutes les façons, arrivera jusqu’à nous.

Et pourquoi le même Seigneur ne cesse-t-il de répéter ces deux mots : suis-moi et allons ailleurs. C’est qu’il aimerait tellement nous dépouiller et nous alléger pour faire de notre vie une histoire de fidélité et de camaraderie — une histoire de joyeuse convivialité et de créativité. En un mot, mais j’ose à peine dire ce mot tant il est galvaudé, oui… une histoire d’amour. Comme celle qu’il propose à Pierre, notre frère, le renégat, à qui il ne cesse de dire ce matin : Pierre ! m’aimes-tu ? Mais aussitôt, cette histoire d’amour devient tragique : le jour viendra où un autre te mettra la ceinture ou les bretelles et te mènera là où tu ne voudrais pas aller.

Et pourtant, c’est le Seigneur qui toujours et encore mène la barque à sa façon, hommes de peu de foi… Et c’est encore lui qui, d’un ton sec, nous dit, comme à Pierre : suis-moi ! Car même à notre âge, et peut-être surtout à notre âge, il y a toujours des urgences missionnaires à notre portée, même si un autre doit nous mettre la ceinture ou les bretelles pour nous y conduire. Toujours dans la même liberté et la même égalité… fraternelles !

Saint-Pierre le 2 juillet 2009
Ralliement 2009-5, septembre – octobre.

[1] Dt. 15 entre autres et Is. 42 et 61 et Lc 4,18-20.

[2] On n’a jamais réellement su comment « inculturer » le message dans le terreau d’une culture.

[3] Russe, paraît-il ! Je dois ce proverbe à Marcel Schneider mais je l’ai un peu « adapté », et j’en suis confus.

[4] C’est quasiment le premier mot de Jésus : suis-moi ! Mc. 1,16-17.

Publié le 20 septembre 2009 par Jean-Pierre Frey