Croire, la confusion des genres

Que de changements en quelques décennies ! C’est vrai dans bien des domaines, ça l’est aussi du religieux.

Recul du catholicisme

Du temps de nos grands parents, le paysage semblait clair. Et cela même en Alsace et en Moselle où, pourtant, il paraissait plus complexe que dans une large partie de la France qui ne connaissait que le catholicisme romain. A côté des catholiques, on rencontrait alors des protestants, réformés et luthériens, que le Petit Larousse de 1954 donnait encore en exemple sous le mot « secte ». En France catholique, il s’agissait effectivement d’une Eglise qui s’était coupée, aux plans institutionnel et doctrinal, de l’Eglise majoritaire. D’autres protestants, dits évangéliques, eux aussi généralement qualifiés de « sectes », vivaient depuis longtemps dans les départements concordataires : les mennonites, les méthodistes, les baptistes [1]. Et puis, il y avait ceux que l’ensemble des chrétiens considéraient comme tels, du fait des libertés qu’ils avaient prises avec la foi des Apôtres : les Témoins de Jéhovah, les Mormons [2], les Néo-Apostoliques… Enfin vivait là une importante communauté juive, essentiellement constituée d’Ashkénazes, venus d’Europe centrale et orientale.

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Photo Philippe Le Vallois

Quelques soixante ans plus tard, si les fêtes chrétiennes et catholiques rythment encore l’année, beaucoup de nos contemporains n’en connaissent plus la signification. Les cloches des églises appellent toujours au rassemblement dominical, mais elles ne s’adressent plus qu’à des communautés devenues minoritaires. Les lieux de culte et les mouvements sont moins fréquentés, les vocations religieuses et sacerdotales moins nombreuses. Le catholicisme, dont 90% des citoyens français se déclaraient membres en 1952, est en net recul. Son implantation historique, sociale et culturelle en France est ancienne, aussi les effets de la sécularisation sont-ils nombreux et complexes. Cela ne signifie pas sa mort - à preuve les communautés vivantes, dont certaines nouvelles, la responsabilisation du laïcat, le nombre croissant de diacres permanents ou de catéchumènes, les initiatives et la créativité constatées ici et là - mais cela annonce une évolution importante de sa physionomie.

Multiplication des groupes religieux

Du fait de ce retrait, d’autres manières de croire ont fait irruption sur notre territoire. Elles ont également été favorisées par le développement des moyens et des techniques de communication et par le brassage des populations. Certes, nos régions frontalières ont toujours connu des migrations [3]. Toutefois, au cours du XXe siècle, cela s’est intensifié. Africains, Asiatiques, Européens de l’Est… Ils se sont progressivement installés, contribuant à la pluralisation du paysage culturel et religieux. Après avoir prié pendant plusieurs années dans des appartements, parfois dans des caves, musulmans et bouddhistes ont érigé leurs lieux de culte. Des mosquées ont surgi à Farébersviller, Colmar, Mulhouse, Strasbourg… Et des pagodes à Mulhouse, Souffelweyersheim, Weiterswiller,… On pourrait ajouter des alévis, des hindouistes, des jaïns etc.

A côté de ces communautés connues, et parallèlement aux mouvements internes des religions et confessions déjà présentes - arrivée de juifs séfarades, d’orthodoxes roumains, serbes, développement d’assemblées évangéliques… - de nouveaux mouvements religieux ont fait leur apparition. Ils sont issus du chiisme [4], de l’hindouisme [5], de l’ésotérisme [6], ou mêlent des éléments empruntés à diverses religions ou disciplines [7]. Certains sont même spécifiquement axés sur le bien-être et le développement personnel. Du fait de leur singularité, parfois de leurs dérives, plusieurs de ces groupes ont été accusés d’être de « nouvelles sectes », non plus par l’Eglise catholique ou les Eglises chrétiennes, devenues des réalités religieuses parmi d’autres, mais par les pouvoirs publics chargés de veiller au respect des lois et de l’ordre public. Ce bref aperçu révèle combien le paysage religieux contemporain est de plus en plus diversifié. Depuis près de 20 ans, il naît chaque année en France plusieurs centaines d’associations dites « à connotation religieuse ».

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Photo Philippe Le Vallois

Quêtes individuelles

Bien des gens se sont aujourd’hui émancipés des appartenances traditionnelles familiales, villageoises, sociales… La religion elle-même se présentant de moins en moins comme un héritage, ils peuvent aller voir, comparer et choisir, en fonction de leurs besoins ou de leurs quêtes. Ils le font grâce à des rencontres, des revues, des propositions émanant d’associations. Pour les guider dans leur choix, leurs propres expériences et leur ressenti sont prioritaires. Chacun peut ainsi prendre part, non loin de chez lui, à une méditation dans un centre bouddhiste, à une prière de louange de pentecôtistes (évangéliques) ou de charismatiques catholiques, à une fête hindoue, à une assemblée soufie, à une cérémonie chamanique, à un repas ufologique ou à un groupe d’étude spirite. Chacun peut aussi se concocter sa croyance et créer son association. C’est dans la logique du processus d’individualisation, qui favorise l’émiettement et le brouillage du paysage religieux. On baigne ainsi, parfois sans s’en rendre compte, dans un marché du religieux et du parareligieux tout à fait impressionnant. On y côtoie du sérieux, du saugrenu, voire du dangereux. Il convient donc d’être vigilant.

Responsabilités des chrétiens

Pour les chrétiens, et plus particulièrement pour les catholiques habitués chez nous à être majoritaires, cette nouvelle situation suscite de nombreuses questions. Elle peut aussi être facteur de chances : la chance de passer d’une foi héritée avec ce que cela peut comporter d’habitudes et d’obligations à une foi plus choisie, de passer d’une foi apprise à une foi plus personnelle. C’est, autrement dit, la chance de devenir davantage disciples de Jésus-Christ, individuellement et communautairement. Et cela avec tous nos frères chrétiens. Enfin, c’est la chance de se comporter en témoins, toujours plus cohérents, de l’amour gratuit et respectueux du Dieu trois fois saint pour tout homme et toute femme rencontré.

Terre d’Afrique, juin 2010

[1] Les baptistes ont récemment fêté leur 400e anniversaire.

[2] Eglise de Jésus-Christ et des Saints des Derniers Jours.

[3] L’exposition « Salam Alsace » rappelait récemment la présence en Alsace de Maghrébins depuis le XIXe siècle.

[4] Tel le baha’isme, né en Iran aux XIXe s.

[5] Saï Baba, Sathya Saï, Ram Chandra…

[6] Fraternité Blanche Universelle, Rose-Croix d’Or…

[7] Mahikari, Eglise de l’Unification du Christianisme Mondial, Eglise de Scientologie…

Publié le 15 juin 2010 par Philippe Le Vallois