Déliés de toute peur de l’autre

Dans le cadre de la préparation à la Confirmation, l’un de mes confrères a proposé aux jeunes d’aller visiter un camp de gens du voyage, installé à la périphérie de la ville voisine. Il avait clairement motivé sa proposition en expliquant que c’était l’occasion de rencontrer des personnes qui envisageaient la vie, géraient le temps, le travail, la souffrance et les joies autrement. En somme, la rencontre d’un autre monde vivant à nos portes ! Il prit néanmoins la précaution d’en informer par écrit les parents des candidats et de leur demander de renvoyer un talon autorisant leur enfant à faire la démarche. Quand la sacristine, la catéchiste, le suisse et sans doute beaucoup d’autres eurent vent de la chose, ils poussèrent un cri unanime de protestation : « mais c’est impensable ! Jamais je ne laisserai partir mon enfant là-bas ! » Le non-dit fut certainement celui-ci : ces gens-là ont une telle réputation de voleurs, ils commettent tant de larcins et de méfaits dans la région qu’ils ne peuvent pas devenir des modèles pour nos enfants ! Oui, ces gens font peur ; ils ne sont pas fréquentables !

N’y a-t-il que les gitans à nous épouvanter ainsi ? Beaucoup d’immigrés ne font-ils pas partie de cette même catégorie ? Mais il y a aussi des proches que nous rangeons parmi les épouvantails : ce parent incroyant dont je suis la cible des sarcasmes ; cet ami qui a rejoint un parti extrémiste ; ce frère ou cette sœur qui s’est rallié(e) à une secte... En somme, tous ceux qui sont différents de moi. La différence, qu’elle soit sociale, culturelle, politique ou religieuse, rend l’autre étrange. Elle le transforme en croquemitaine, en fantôme, qui nous inspire la peur, puisque nous ne le connaissons pas, ne le comprenons pas, ne le maîtrisons pas. Il est l’imprévisible, le déroutant, l’insaisissable. Nous ne sommes finalement bien au chaud « qu’entre nous », dans nos rassemblements, nos dévotions, bien rassurés derrière les barrières du juridisme, du légalisme, du moralisme, de l’orthodoxie de notre Eglise, de notre parti, de notre classe sociale.

Voilà qu’en m’associant à sa mission dans le monde, le Seigneur me demande de le rejoindre chez ces étrangers si étranges ! Il m’envoie précisément vers ces gens-là pour entendre ce qu’il a à me dire là-bas et pour témoigner aux intéressés de l’amour fabuleux du Père pour tout être humain et toute société, si abîmés fussent-ils ! Notre première réaction, bien compréhensible au demeurant, est celle de notre grand frère Jonas, envoyé à Ninive la pécheresse ! Ah ! Ça jamais ! Et je m’embarque dans la direction opposée ; je prends la fuite ; je m’enferme encore plus dans le cénacle des gens qui fréquentent mon Eglise ; j’exacerbe mon identité et donc ma différence au point de la rendre incommunicable ; je laisse la mission à d’autres, à de soi-disant spécialistes ! Ou, à l’inverse, je me donne courage et bonne conscience en devenant « agressivement prosélyte », croisé, car il faut assurer de la visibilité à l’Eglise et à l’Evangile. Il faut néanmoins me rendre à l’évidence que, dans tous les cas, c’est la peur, la honte, la culpabilité qui me poussent à des comportements régressifs, violents ou à des réassurances bien tranquilles dans des groupes identitaires fermés.

Maintenant, je vous énonce une proposition saugrenue : si nous ouvrions notre maison, concrètement ? Si nous y invitions un Noir, un Arabe, un Asiatique à venir manger, bavarder, dormir un jour ou deux ? Si nous tissions des liens d’amitié pour mieux nous connaître, nous apprécier, nous étonner et nous admirer mutuellement ? Nous traverserions ensemble la peur pour nous découvrir comme des êtres de chair, de cœur, souffrant et se réjouissant, chercheurs de vérité, de sens, de bonheur.
La mission consiste en l’hospitalité réciproque, non pas seulement spatialement dans nos maisons, nos régions ou nos édifices religieux, mais surtout dans nos cœurs. Tu vis en moi et vice versa. C’est-à-dire, j’accueille en moi tes convictions, tes repères, tes raisons de vivre et d’espérer, et je te confie les miens. Comme ils procèdent des Ecritures, de ma communion aux autres chrétiens, de ma prière et des mes méditations, c’est Jésus-Christ que je confie ainsi à mon hôte.

Accueillir l’étranger, ce n’est pas se laisser cannibaliser, digérer par lui et disparaître en tant que chrétien. Bien au contraire. Sa présence et ma fidélité à ce que je suis et à ce que je crois me permettent de mieux percevoir mon originalité et de la traduire en témoignage. Ainsi, plus ses membres sont missionnaires, plus l’Eglise devient elle-même et comprend mieux la spécificité de sa présence au monde.

Alors, de quoi, de qui, et pourquoi avoir peur ?

Terre d’Afrique, mars 2010

Publié le 19 mars 2010 par Jean-Paul Eschlimann