Dieu, le missionnaire du monde

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Dimanche des Rameaux à Sirasso (Côte d’Ivoire).
Photo J.-M. Guillaume

Un bon tuyau : si vous voulez absolument rater une soirée, organisez-la donc sur le thème de la mission ! La recette est quasi infaillible ! Tenez, pendant la semaine missionnaire, le diocèse m’avait invité à donner une conférence sur le thème : les déplacements de la pensée et les pratiques missionnaires depuis Vatican II. Devinez combien nous étions… 31 personnes, organisateurs et conférencier compris ! Le thème de la mission effraie les gens, y compris les cathos.

Il y a, bien sûr, « l’histoire des missions » qui, malgré ses réussites évidentes, représente un lourd héritage pour nous. Elle a pris au cours des temps des colorations de croisade, de colonisation spirituelle et religieuse autant que politique et culturelle, d’embrigadement des individus et des peuples, de déstructuration des cultures pour imposer celle de l’Occident soi-disant chrétien. Mission rime donc avec propagande tapageuse, manœuvre sectaire, choses que nous apprécions peu.
En outre, le monde a profondément évolué depuis l’époque des Lumières. Il est devenu « relativiste ». Pourquoi « exporter » notre religion et y rallier les autres, puisqu’ils ont, eux aussi, leurs sagesses et leurs pratiques religieuses, qui valent bien les nôtres. Combien de fois ne m’a-t-on pas dit : « Mais laissez-les donc tranquilles, ils ont leur religion ! »

Je prends ces propos et ces critiques très au sérieux. Ils me rappellent que nous, chrétiens, avons peut-être fait de la « mission » une entreprise trop humaine, un « job » parmi d’autres, la comprenant essentiellement comme une extension géographique de l’Eglise, une implantation de structures ecclésiastiques en des territoires où elles n’existaient pas encore, comme si la dilatation spatiale de l’Eglise était le but de la mission. Nous comprenions l’universalité de l’Evangile en terme d’occupation du terrain, voire de barrage à l’Islam et aux « sectes », les Eglises évangéliques et pentecôtistes, comme on les appelait. Nos motivations missionnaires n’étaient pas toujours évangéliques, et les critiques des uns et des autres nous le rappellent à bon escient.

Ceci dit, je ne puis oublier qu’à la source de mon être et de ma foi, il y a le projet de Dieu Père de se communiquer, donc de remplir le cosmos et l’humanité de son amour, de sa vie, de sa joie d’exister, de sa plénitude. Il n’a de cesse, ne trouve le repos et n’est accompli dans son mystère, ose dire l’Apocalypse [1], que lorsque le dernier homme, chronologiquement parlant, aura entendu au plus profond de son être : « Heureux es-tu ! » Et qu’il en tressaillera de joie pour l’éternité. Le Père, par l’envoi du Fils et le don de l’Esprit, est le missionnaire du monde et nous n’avons pas à le remplacer. L’Eglise est cette petite portion d’humanité où cette mission de Dieu est accueillie, contemplée dans la reconnaissance. Elle est cette part d’humanité qui se laisse « missionner » par Dieu et permet ainsi à ceux du « dehors » de voir les effets de son œuvre dans les personnes et les communautés.

Or Lui, le Maître, est venu chez nous sans effraction, sans moyen de puissance, sans chantage à la peur, nous laissant libres de lui fermer la porte et de le rejeter [2]. Il « a passé parmi nous en faisant le bien » : il a éclairé, enseigné, délié les corps et les consciences, guéri, chassé les fantômes et les démons, ressuscité les morts et aimé jusqu’au bout. Puis, en envoyant les douze et les soixante-douze en mission [3], il leur a demandé de se comporter de la même manière, de se présenter devant les autres les mains nues, avec la seule force de la parole et du témoignage qui va jusqu’au bout. Baptisés, tous missionnaires à la manière de Jésus, tous collaborateurs de sa mission dans la force de l’Esprit. Pour que là où nous passons, la vie se délie, s’éclaire, saute de joie, et que le bonheur de Dieu devienne le nôtre.

Jean-Paul ESCHLIMANN
Terre d’Afrique, décembre 2007

[1] Ap 10, 5-7.

[2] Jn 1, 10-11.

[3] Lc, 10, 3-9.

Publié le 4 décembre 2008 par Jean-Paul Eschlimann