En Inde du Sud. Impressions de voyage et réflexions.

Étrange planète, c’est bien la réflexion de l’Occidental cartésien aux premiers contacts avec l’Inde dravidienne. Fourmillement humain, circulation folle et bruyante des villes, présence paisible des vaches, propreté assez éloignée des critères européens, violents contrastes entre grande pauvreté et relative prospérité, temples hindous aux divinités multiples cohabitant avec les églises chrétiennes et les mosquées... Vraiment, on peut avoir le tournis.

JPEG - 213.6 ko
En Inde du Sud.
Photo M. Schneider

L’Occidental peut d’abord éprouver une sensation de rejet. Voilà un monde au bord de l’implosion par surcharge démographique. Un monde menacé d’implosion culturelle, celle de l’hindouisme plusieurs fois millénaire avec ses castes, ses réincarnations, alors que l’Inde a déjà la tête dans le troisième millénaire et la mondialisation. Un monde, enfin, menacé directement par le grand choc des cultures et par la fin de la cohabitation pacifique des religions. Et puis, au fil du voyage, de Bangalore à Hassan, de Coimbatore, Maduraï, Pondichéry et Madras, au long de ces routes où la moyenne est de l’ordre de 50km/h au mieux, au cours des conférences données dans le car par Marcel, organisateur du circuit et expert en religions indiennes, et des interventions du P. Raja et du géographe du groupe, la vision se précise, les perspectives changent.

JPEG - 159.4 ko
Paysage de l’Inde dravidienne.
Photo M. Schneider

De Bangalore à Coimbatore, c’est le plateau du Dekkan monotone d’où émergent, de place en place, des inselbergs et un chaos de blocs, le plus souvent intensément mis en valeur, avec ses cultures variées de cocotiers, ses rizières, ses herbages rares, selon les ressources en eau car la saison sèche peut durer plus de 6 mois. Le contraste est saisissant avec les monts Nilgiri à l’ouest où subsistent encore quelques lambeaux de forêts, domaine des plantations de thé ; les sommets à plus de 2000m y rappellent étrangement les Vosges par leurs paysages et leur climat tempéré, mais avec cette différence étonnante qu’ils sont couverts de villes ! Là s’étaient réfugiés les premiers habitants de l’Inde, dont les Todas, semblables aux « Indiens d’Amérique » par leurs traits, leurs costumes et leurs danses. Étrange !

JPEG - 143.6 ko
Boutique sur la route de Coimbatore.
Photo M. Schneider

Après Maduraï, la ville la plus au sud, nous gagnons les plaines alluviales de l’est, sur les bords du Golfe du Bengale, où soufflent en permanence les alizés d’hiver, où les rizières sont omniprésentes. C’est là que la vague du tsunami de 2005 a balayé les villages de pêcheurs sur une distance de 500m et plus ; les villages ont été reconstruits un peu plus haut, en dur. Le P. Sampath a participé à la reconstruction, nous l’avons rencontré, une figure admirable. Que dire des villes, dont Bangalore qui dépasse déjà 40km de diamètre, avec leurs foules, leurs vaches qui se nourrissent dans les tas d’ordures, leurs îlots de grande pauvreté sur leur marge, voire en leur sein ? D’où vient qu’on finisse par les aimer ? Sans doute du vrai foisonnement de la vie dans tous ses aspects, y compris les moins attrayants. Que dire enfin de cette population dravidienne de couleur, vive, ouverte, accueillante pour l’étranger ? Elle n’est pas pour rien dans l’étrange séduction qu’exerce ce pays sur celui qui a dépassé ses impressions premières.

JPEG - 204 ko
Bas-reliefs d’Arjuna.
Photo M. Schneider

Dans cette partie de l’Inde, l’hindouisme est omniprésent. C’est près d’une douzaine de temples hindous que nous visitons. On y prie, en foule, avec ferveur, Vishnu, Shiva, Krishna… on nous y accueille et on nous marque du troisième œil au milieu du front. Progressivement, la mythologie hindoue devient plus compréhensible, l’architecture de ses temples magnifiques plus familière ; on s’initie à la spiritualité de ces religions où la vérité, est multiple et multiforme, au tragique de l’individu soumis à son karma, appelé à renaître sans cesse. Les danses sont envoûtantes, que ce soit celles des jeunes filles chez les Soeurs de la Présentation à Coimbatore ou, dans le cadre du festival de danses classiques, celles qui furent données devant les grandioses bas-reliefs d’Arjuna. Oui, l’hindouisme peut séduire l’Occidental, c’est évident. L’Inde dravidienne, ce sont aussi des sites historiques comme celui du dernier sultan de Mysore, Tipu sultan, son mausolée, son jardin d’été, et surtout le splendide palais du Maharadja de style arabo-indien. Ils rappellent la longue présence musulmane depuis le XIIIe s., surtout à l’époque de l’empire moghol, à partir du XVI e. Et Pondichéry, dont le nom chante encore dans la mémoire des Français à côté de Mahé, Chandernagor… ! Une ville où la présence française se lit partout. S on monument aux morts, sur le front de mer, étreint l’âme.

Le christianisme, bien que minoritaire, est bien présent en Inde du Sud. Nous dormons à plusieurs reprises dans des établissements religieux, dont celui des Frères Pallotins. Nous visitons la cathédrale de Brésillac, fondateur des Missions Africaines et premier évêque de Coimbatore, l’étonnant « Lourdes » indien de Vellangani, où l’on vient en foule même si l’on est musulman ou hindouiste. Puis c’est la cathédrale de Madras, Santhomé, où se trouve la tombe de saint Thomas apôtre, et la colline Thomas Mount, où il fut transpercé.

JPEG - 93.6 ko
La basilique de Vellangani.
Photo M. Schneider

On pense à de Nobili (1577-1656), missionnaire jésuite venu en Inde en 1604, pionnier de la méthode pour adapter le christianisme aux civilisations autochtones, lorsque nous participons à une cérémonie hindoue christianisée, à l’occasion du pongal (Nouvel An). Nous mangeons le riz sucré qui symbolise la bonne humeur et fait oublier l’amertume de la vie, d’abord chez les Pallotins, puis chez les parents de Raja, où le lait qui bout représente la bénédiction divine venue sur leur maison. Marquante, la visite de l’ashram (monastère) Shantivanam à Tannirpalli, où la chapelle ressemble à un temple hindou, où l’hindouisme dialogue avec le christianisme. Marquante aussi cette dernière soirée avant le départ à Mangadu, au siège de la SMA, avec les enfants, les étudiants, les Pères. Là s’est confirmée cette idée qui prenait progressivement corps au long de nos rencontres et de nos visites, que quelque chose se prépare ici.

JPEG - 225.3 ko
Le groupe des voyageurs à Mysore.
Photo M. Schneider

Loin d’être un monde au bord de l’implosion, c’est une terre d’avenir. Dans le domaine religieux, le sentiment s’affirme que nous sommes ici dans la jeunesse et dans le futur de l’Église, d’un christianisme plus universel. Après la péninsule européenne « chrétienne », devenue ces derniers siècles technicienne, matérialiste, et que la spiritualité a désertée, serait-ce maintenant le tour de la péninsule indienne, dont les vieilles religions aryennes des premiers temps demeurent toujours vivantes ?

Quel étonnant retour en arrière, en apparence ! Le christianisme se trouve confronté ici à une culture indoeuropéenne, dans des sociétés très inégalitaires, comme il y a 2000 ans, lors de sa naissance dans l’empire romain. Le dialogue qui se noue avec ce monde si loin de la rationalité grecque est une nouvelle donne pour le christianisme et le monde. Vertigineuses perspectives, sans doute à situer dans cet « immense besoin d’unité qui chasse l’univers toujours plus avant et l’avenir qui lui est réservé [1] ».

Et cette terre dravidienne que nous avons traversée, où vivent les premiers habitants de la péninsule, rejetés vers le sud par les bâtisseurs aryens du nord, aujourd’hui plus riche, plus alphabétisée, où la cohabitation des grandes religions est la plus forte, cette Inde-là peut devenir, demain, « pierre d’angle ». Symbolique apparaît ainsi la dispersion des cendres de Gandhi à l’extrémité de la péninsule indienne, dans ce vaste océan auquel elle a donné son nom, entre Afrique et Asie extrême-orientale, entre Pacifique et Atlantique. Là peut s’écrire un nouveau chapitre de l’histoire humaine.

Terre d’Afrique juin 2009

[1] Teilhard de Chardin, in Être plus.

Publié le 22 juin 2009 par Jean-Marie Montavon