En souvenir d’Hypatie…

Avant de prendre un caractère privé, le sentiment religieux fut lié à la communauté - clan, tribu, peuple, village, famille etc. On se reconnaissait dans un dieu tutélaire, qu’on imposait, sans toujours chasser le dieu du vaincu, lorsqu’on avait conquis un nouveau territoire. Le commerce aussi favorisa les échanges d’idées et de conceptions. Où que l’on fût, il était prudent de respecter les divinités étrangères, voire de se les concilier. Qui sait ? On n’a jamais trop de protection… Les dieux eux-mêmes montrent l’exemple : dans son sanctuaire de Délos, où il est né, Apollon accepte Héra, qui avait pourtant empêché sa mère d’accoucher, et accueille de nombreux dieux étrangers. La Grèce, d’ailleurs, s’appropria bien des croyances de l’Orient et du Septentrion car leurs divinités, Dionysos notamment, laissaient une place au mystère comme à une composante essentielle de l’univers. Cette attitude envers la religion d’autrui eut pour corollaire une contamination plus ou moins profonde.

Certaines époques se sont montrées plus réceptives que d’autres à l’influence de ces « sagesses barbares ». Ce furent souvent des temps de prospérité, de curiosité et d’inquiétude intellectuelle. Les conquêtes d’Alexandre le Grand ouvraient la conscience grecque à d’autres horizons. C’était son grand projet, au delà de sa quête de pouvoir : que les civilisations se frottent, s’interpénètrent et forment un terreau nouveau et riche [1]. Des villes comme Alexandrie devinrent de brûlants creusets où déferlaient philosophies et religions. On y côtoyait des modes de pensées venus d’ailleurs, et l’idée se fit que toute divinité représentait un aspect particulier d’une même entité surnaturelle. Ce syncrétisme se répandit dans les royaumes hellénistiques. Il s’accrut encore avec les Romains, que l’opportunisme poussait à laisser leurs croyances aux peuples conquis. On s’assurait ainsi de leur collaboration et de leur assimilation : en Gaule, les dieux celtes, sans visage, se romanisèrent jusqu’à prendre forme humaine.

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Bas-relief d’un sanctuaire de Mithra de Cologne.
Cologne, Musée romano-germanique.
Photo Marc Heilig

Hélas ! Cette tolérance intellectuelle avait son revers. Elle laissait le champ libre à… l’intolérance. Cela prit une telle ampleur que Rome dût en juguler les excès pour éviter des troubles de l’ordre public. Or, s’il était nouveau en Occident, ce risque existait depuis longtemps en Orient. Les cultes y rassemblaient en sociétés initiatiques des adeptes qui partageaient une dévotion puissamment émotionnelle [2]. L’Orient développa aussi des monothéismes plus ou moins accomplis. Par leur essence même, ils affirmaient avec intransigeance détenir la vérité. Pouvoir et spiritualité s’y mêlaient étroitement : en installant le culte unique d’Aton, Akhénaton satisfaisait ses aspirations mystiques et récupérait une autorité que les prêtres d’Amon avaient usurpée.

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Un des bouddhas de Bamiyan avant qu’il ne soit détruit par les talibans.

Partout et en tout temps, les croyances les plus diverses se sont influencées ou se sont heurtées. Le bouddhisme s’acharna contre le chamanisme et le taoïsme… L’islam contre le christianisme et le bouddhisme… En 415, Hypatie, philosophe et mathématicienne, était sauvagement mise à mort par des chrétiens fanatiques d’Alexandrie et son ami Synésios, évêque de Cyrène, en était horrifié. Le monde allait devoir se débattre dans les conflits où le jetait l’intolérance. Il faudra bien pourtant accepter un jour que croire est une affaire personnelle. On pourrait dire, en paraphrasant Esope, que la religion est comme la langue… la meilleure et la pire des choses !

Terre d’Afrique, juin 2010

[1] Lui-même était originaire d’un royaume qui, bien que tourné vers la culture grecque, était ouvert aux croyances des peuples d’Europe centrale.

[2] Leurs pratiques scandalisèrent les Romains, comme ces Galli, sectateurs de la Grande Mère, qui allaient jusqu’à s’émasculer en pleine rue pour l’honorer.

Publié le 15 juin 2010 par Marc Heilig