Foi et Business Model (L’économie de la religion)

de Jacques LECAILLON, édition Salvator - col. Forum [1] (114 p), 2008

A force de toujours dire que ce qu’on a découvert est beau et merveilleux, les autres finissent par ne plus le croire. N’empêche qu’une fois de plus, je dois dire que le livre dont il est ici question, est formidable. Enfin, au moins certaines pages. Et puis, il a l’avantage supplémentaire d’être fort court, ce qui n’est pas à négliger non plus, au cas où la potion que j’aimerais vous faire avaler vous semblerait trop amère... Après tout, des goûts et des couleurs... Sait-on jamais !

Au crédit de l’auteur il faut dire qu’il connaît bien son temps puisqu’il commence par être court. Autrement dit, il ne s’agit pas d’une de ces longues lectures ardues, aux paragraphes qu’il faut parfois recommencer à lire plusieurs fois pour être à peu près sûr d’avoir compris ce qu’ils veulent dire, si tant est que l’auteur qui les a accouchés le savait...

Le « business », ce n’est pas mon truc. Pas plus d’ailleurs que le capitalisme et/ou la mondialisation. Y mêler, en plus, la religion, c’est me voir attraper des boutons. Mais l’auteur est habile : il ne confond pas les choses. Il utilise simplement un langage que tout le monde - au moins l’occidental - aujourd’hui comprend. Ce n’est pas l’obscur charabia ecclésiastique ou dogmatique d’hier, mais un langage concret. Pas de la métaphysique mais des statistiques, pas de pieuses et mystiques considérations mais le langage des sciences, qui parle d’évolution, d’économie de marchés et de concurrence. L’œcuménisme y est vu, ici, sous l’angle de la rencontre, de la rivalité et de la concurrence des religions...

A l’aide d’un langage couramment utilisé lorsqu’on parle d’économie, l’auteur essayera de faire comprendre qu’une religion en situation dominante dans un pays n’est pas forcément pour ses clients - pardon, ses fidèles - ce qu’il y a de mieux, bien au contraire. « La reconnaissance d’une religion officielle aboutit à un monopole ; or, la théorie économique enseigne que les monopoles ne fonctionnent pas efficacement, qu’ils sont sources de gaspillages ou de pertes sociales. » Autrement dit, une religion jouissant d’une position de monopole ne peut guère être attractive. Elle favorise ceux qui profitent du monopole, mais finit par décourager les autres...

« Tout monopole religieux appuyé sur l’État finit par abuser de sa position , son « produit » se dégrade ce qui suscite l’apparition de concurrents provenant de l’extérieur et surtout de l’intérieur de l’Église sous forme d’hérésie, de schisme ou de réforme ; le meilleur exemple en est la Réforme protestante dans l’Europe de XVIe siècle », etc.

C’est ainsi qu’on a assisté et continue à assister à des surprises... Suite à une guerre de succession de ses propriétaires, les bières d’Alsace disparaissent au profit d’autres. Le nom peut rester mais pas forcément le produit... Aujourd’hui Auchan devient Leclerc ! Pratiquement toutes les religions se sont scindées suite à des questions de successions. Heureusement que le pape ne se marie pas et qu’on ne parle plus de népotisme, car entre ses successeurs on en aurait vu de bien belles... N’empêche qu’il existe, même si on n’en parle guère, une « diplomatie » et donc aussi une politique ecclésiastique... Et sans aller si loin, il ne faut pas rêver, nous avons bien aussi la nôtre...

Aujourd’hui, dans nos paroisses, les « passagers clandestins » s’en vont. Quand un groupe devient trop important, il se révèle de plus en plus hétérogène et se fissure. L’intérêt cherché par ses membres, convergeant de moins en moins, les « passagers clandestins » se sont multipliés de plus en plus. Il s’agit, en fait, d’une sorte de « parasites ». Ils se sont jamais vraiment mis au service de la collectivité mais y sont uniquement restés pour tous les avantages que leur situation leur permettait de tirer. Quand le parasité meurt, son « exploitation » est terminée et il n’y a plus aucun intérêt à rester...

Comment va-t-on réagir face à l’actuelle crise ? Hier, pour séduire et fidéliser sa clientèle, pour mieux résister à l’apparition de nouveaux concurrents, la Contre Réforme et le concile de Trente (1545-1563) se sont efforcés de proposer un produit différent de celui de leurs rivaux protestants. C’était l’affirmation, avec force, de certains dogmes comme celui de la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie... un effort pour rendre le culte plus attractif en opposant les splendeurs et l’exubérance de l’art baroque à l’austérité protestante. C’est bien ce que nos « intégristes » d’aujourd’hui réessayent de faire, simplement qu’ils se trompent d’ « adversaires ». Ou les recherchent pour mieux les diaboliser...

Pour terminer, voici, en parallèles, les étapes de la mondialisation de l’économie, et celles du phénomène religieux. Cela pourrait peut-être permettre d’approcher, sinon de trouver, une solution humaine à notre problème.
- Tout commence par la production, localisée dans un pays, d’une spécialité que celui-ci cherchera à exporter... A cette phase correspond l’envoi de missionnaires en vue de convertir les peuples païens...
- L’étape suivante, c’est l’investissement direct à l’étranger de l’entreprise qui va créer des filiales et devenir une multinationale... Du point de vue de l’Eglise, ou de notre Société, c’est la création d’un clergé local...
- La troisième étape c’est l’entreprise-réseau, ou l’établissement de relations contractuelles avec des partenaires locaux... C’est, nous concernant, ce que nous devrions faire et vivre actuellement...

Le partenariat, la mondialisation, permet de nombreux avantages, mais la substitution d’un réseau mondial à une entreprise centralisée comme l’est Église ou notre Société pose de très sérieuses questions concernant l’exercice de l’autorité... Et là, le bât blesse ! Les autorités, surtout si elles détiennent un monopole n’aiment pas du tout entendre parler de pluralisme...

En fait, rien n’interdit à l’Église, tout en restant UNE, de devenir davantage plurielle, si ce n’est sa volonté de pouvoir ! Or ce n’est pas par le « pouvoir » mais par l’ « amour » et la « charité » qu’elle sera et se manifestera davantage « une » - tout en scintillant d’éclats différents comme peut le faire un vrai diamant... Aurons-nous le courage d’y contribuer ?

Que les autorités d’aujourd’hui aiment ou n’aiment pas entendre parler de pluralité, on assiste actuellement à une « marchandisation » croissante du phénomène religieux. La diversification générale de l’offre (bouddhisme, hindouisme, islam, sectes - au Japon plus de 2000 nouveaux cultes et sectes sont apparus depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale) - favorise une sorte de consumérisme, l’individu se comportant en consommateur désireux de se construire « une religion à la carte »... Bref, si les religions traditionnelles veulent garder le « contrôle du marché » et retenir leurs fidèles, si elles veulent relever le défi de la concurrence, elles doivent absolument adopter un langage et un comportement nouveaux...

Une théologie inter-religieuse pourrait offrir une issue, mais comment concilier le maintient de l’identité de chaque confession et l’ouverture d’un dialogue avec les autres ? Un chacun ne devrait-il pas renoncer à son « exclusivisme » ? Cela ne devrait pas être impossible, n’étaient les effets pervers de cette façon de faire car alors des religions n’offriraient plus que des produits standardisés qui n’intéresseraient plus grand monde ! Prada ou Dior, ce n’est pas Kiabi… Les courants fondamentalistes ne cherchent-ils d’ailleurs pas, justement, à résister à cette homogénéisation culturelle inhérente aux évolutions actuellement en cours ?

Mais il ne faut pas se désespérer à voir ce qui se passe actuellement, bien au contraire. L’« homme croyant » (« homo religiosus ») est sur son déclin. C’était un individu d’un autre âge, généralement superstitieux, en tout cas d’une rationalité limitée. Aujourd’hui naît un « nouvel homme », un nouveau printemps.

Le dialogue avec les non-croyants est une chance pour la foi. L’athée, par les questions qu’il pose au croyant, « aide celui-ci à faire le tri dans les images qu’il a de Dieu », « à dénoncer des images de Dieu qui sont inacceptables ». Bien plus, l’athéisme empêche les croyants de « considérer Dieu comme un acquis » ; il leur rappelle que « l’acte de foi est à tout moment un acte libre et très exigeant ».

Oui, à y réfléchir, je me demande vraiment si Dieu n’a pas inventé le diable pour nous empêcher de perdre la foi !

P.S. « Il y a au fond de toute religion, quelque chose qui ne s’explique pas par l’économie » a écrit Patrice de Plunkett dans « Les évangéliques à la conquête du monde », un autre livre fort intéressant, mais ce sera, peut-être, pour un autre numéro de Ralliement...

[1] C’est dans la collection Forum de Salvator qu’a paru le « Manuel de survie spirituelle dans la globalisation », de Didier Long, dont il a été question dans le Ralliement n° 2/2008.

Publié le 10 novembre 2009 par Louis Kuntz