Heureuse amnésie

5ième dimanche de carême (c)
Textes : Is 43, 16-21 ; Ph 3, 8-14 ; Jn 8, 1-11

Ce qui frappe de prime abord dans les textes de la liturgie d’aujourd’hui, c’est le caractère amnésique des acteurs. Cette amnésie se manifeste à différents niveaux et dans des perspectives particulières. Dans le récit de la femme surprise en flagrant délit d’adultère, les scribes et les pharisiens y ont trouvé un subterfuge pour dissimuler leur mauvaise intention à l’égard de Jésus. Démasqués dans leur hypocrisie, ceux qui pointaient le petit doigt accusateur contre Jésus ont failli. Confondus par la médiocrité de leur vie, ils ont feint de ne se souvenir de rien. Ils sont volontairement devenus amnésiques. Mais leur comportement les a trahis. Ils ne pouvaient plus confronter leur vie à la vérité. Aussi se sont-ils subrepticement retirés comme le constate Jésus : « Femme, où sont-ils donc ? Alors, personne ne t’a condamnée [1] ? »

A l’opposé de cette attitude plutôt arrogante qui juge et condamne, Isaïe et saint Paul nous introduisent à tour de rôle dans une approche dynamique et pleine d’espérance. Aussi difficile soit la vie, avec ses erreurs et ses égarements, le Seigneur n’enferme jamais l’homme dans son passé. Telle a été l’expérience des exilés d’Israël, confrontés à tous les dangers lors du périple qui les a menés de la terre de l’esclavage jusqu’à la terre où se réalisent les promesses de Dieu en faveur de ses élus. Dans le chaos et la confusion qui entache les pratiques humaines, Dieu insuffle un esprit nouveau, ouvre une perspective nouvelle et donne de l’espérance. Il garantit à son peuple bienfait et sécurité. Il invite à aller de l’avant et à positiver la vie. On est décidément bien loin d’une certaine fixation qui consiste à se focaliser uniquement sur des aspects négatifs de la vie. Dieu nous évite de sombrer dans un pessimisme mortifère qui sème la désolation sur son passage et sur tout ce qu’il touche. C’est en ce sens que nous pouvons interpréter l’exhortation que le Seigneur adresse à son peuple en exil : « Ne vous souvenez plus d’autrefois, ne songez plus au passé. Voici que je fais un monde nouveau : il germe déjà, ne le voyez-vous pas [2] ? » Dans ce qui est aride, stérile et porteur de mort, l’amnésie du Seigneur est source de vie. Elle permet à l’homme de reprendre confiance en soi et le remet en selle. Aussi ce dernier peut-il alors envisager l’avenir avec sérénité.

Dans la perspective paulinienne, cette amnésie apparaît comme un détachement certain des liens qui tiennent en otage l’homme et l’asservissent malgré lui. C’est le refus des esclavages qui ne disent pas leur nom. L’homme s’engage ainsi dans l’unique voie qui mène au salut et à la rencontre du Christ : « Oubliant ce qui est en arrière, et lancé vers l’avant, je cours vers le but pour remporter le prix auquel Dieu nous appelle là-haut dans le Christ Jésus [3]. » Cette conviction de l’apôtre Paul n’est pas sans rappeler la mise en garde que Jésus fait à ceux qui veulent marcher à sa suite : « Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière n’est pas fait pour le royaume de Dieu [4]. »

Il se dégage de ces différents textes liturgiques une nette volonté divine de renouveler la vie. Le renouveau que Dieu apporte à l’homme est la nouveauté du Christ qui se manifeste au présent, dans les circonstances actuelles et particulières de notre vie. C’est l’expression de la miséricorde de Dieu qui se fait tout entière pardon pour l’homme pécheur. La nouveauté du Christ est par ailleurs un choix en faveur de la vie. Elle n’enferme pas l’homme dans des nostalgies qui le tiennent prisonnier. Elle se démarque d’une préoccupation légaliste qui consiste essentiellement en une stricte observance de la loi et qui finit par devenir un boulet que l’homme traîne sans cesse avec lui ou un carcan qui l’étouffe et le fait mourir. Libérés de toutes ces contraintes sociales qui pèsent sur lui, l’homme peut enfin regarder son avenir avec confiance et se réjouir de la tendresse de Dieu qui l’aime et lui pardonne tous ses péchés : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus [5]. »

[1] Jn 8, 10

[2] Is 43, 19a.

[3] Ph 3, 13b-14

[4] Lc 9, 62

[5] Jn 8, 11b.

Publié le 22 mars 2010 par Nestor Nongo Aziagbia