Histoire d’un migrant

Cette « Histoire d’un migrant » n’est pas un récit autobiographique. C’est une synthèse de très nombreux événements réels rapportés par les médias au sujets des migrants venant de l’Afrique sub-saharienne. Ce récit a été écrit par Bernard Foy, ancien missionnaire au Cameroun et membre du Réseau Foi et Justice, Afrique-Europe, pôle de Strasbourg. (René Soussia)

Je suis parti du Cameroun. Ma famille était pauvre. J’avais fait l’école primaire et puis je « galérais » de petit boulot en petit boulot. Certains de mon clan me disaient de tenter l’aventure en Europe comme d’autres l’avaient fait et envoyaient quelques euros tous les mois aux leurs. Leur vie était changée.

Avec quelques sous en poche que m’avaient donné ma proche famille, je suis parti pour Lagos après avoir fait à Douala un faux passeport pour 300 euros et pris les coordonnés du responsable de la filière pour la suite du voyage. A Lagos j’ai cherché du travail. Les passeurs sont des gens sans pitié. Ils sont une équipe d’origines diverses : Nigérians, Maliens, Béninois, Ghanéens, Camerounais, Ivoiriens. Tous attendent les clients de pied ferme. Pour traverser le Bénin, le Burkina Faso et arriver au nord du Mali à Gao, ils exigent au moins 1000 euros, une fortune. Ça m’a demandé des semaines.

Toutes les frontières se passent relativement bien parce qu’une fois légalement à Lagos on peut voyager dans la CEDEAO. Quelques gros billets passent délicatement de main en main et les barrières s’ouvrent. Au Mali, il est impératif d’avoir un passeport malien pour pouvoir entrer en Algérie et au Maroc. Coût : 350 euros et des semaines de petits boulots pour les récupérer. Du Mali on peut bifurquer vers la Mauritanie pour s’embarquer à Mouadibou vers les Canaries ou bien partir vers Tripoli, en Libye.

Des expulsés d’Algérie nous ont donné des nouvelles sur tout ce qui s’est passé au Maroc. Melilla et Ceuta, les deux villes espagnoles, se sont fortifiées par des grillages de six mètres de haut et la police marocaine est devenue très efficace contre tout clandestin. On dit même que c’est l’Union Européenne qui oblige le Maroc à faire frontière entre le Sud et l’Europe. Des millions d’euros auraient été versés à cette fin. Les gardes-côtes marocains sont sans pitié pour les « cayucos » bondés de clandestins qui risquent leur vie pour atteindre, contre vents et marée, les Canaries.

Alors je pars vers la Libye. Il me faut encore trouver 1000 euros pour arriver à la frontière libyenne. Des semaines de travail mal payé, tout le monde profite de nous. Une fois parti, on supporte tout. On n’a même plus peur de la mort. D’ailleurs ceux qui meurent en route sont des héros. Et c’est à cause d’eux que certains arrivent jusqu’au bout du voyage. Après le désert, la faim, la soif, enfin Tripoli. Là, on s’enfouit dans les quartiers de la ville et on prépare le dernier saut jusqu’à Lampedusa, en zodiac ou en bateau. Travail obligatoire, vu qu’il faut encore 1000 euros pour mettre le pied sur le zodiac.

Après des semaines de galère, je me suis enfin retrouvé à Paris. Là, j’étais heureux , mon rêve se réalisait. J’avais rapidement rejoint des compatriotes. Ce n’était pas le luxe, nous étions dix dans une chambre. L’un d’entre eux m’avait emmené sur son chantier. Le patron m’a pris comme manœuvre. Je ne sais pas faire autre chose. Au bout du mois, j’ai pu envoyer à ma famille 100 euros que j’avais économisés jour après jour. J’avais réalisé la promesse que je leur avais faite. Je me sentais devenir un homme.

Evidemment, je n’avais pas encore de papiers et mes amis m’avaient bien dit qu’on pouvait tout faire sauf de se faire arrêter par la police. Ce qui devait arriver arriva. Un soir à la sortie du chantier, ils m’ont entouré et m’ont demandé les fameux papiers. Je me suis retrouvé dans un centre qui avait le nom curieux de « rétention ». Là, aucun officiel ne m’a demandé comment s’était passé mon voyage. J’avais galéré pendant des mois, des compagnes devaient se prostituer à chaque étape pour trouver l’argent pour l’étape suivante. Les plus faibles sont morts dans le désert. A Tripoli, la veille de notre départ, un petit bateau surchargé a pris la mer pour Lampedusa ; je les ai recherchés, je ne les ai jamais retrouvés.

Mais un jour j’ai pu m’expliquer avec un policier, il s’appelait Pierre. Comme moi je suis Paul, j’ai pensé que, comme nous étions tous les deux chrétiens, on allait pouvoir s’arranger entre frères. Ça n’a pas marché dans ce sens là. Il m’a expliqué que j’étais sous-développé et qu’en France on n’a pas besoin de ce genre d’homme. Moi, je lui ai dit que j’étais venu en France uniquement pour aider ma famille et que j’avais pensé que les amitiés qui s’étaient tissées entre moi et certains Français qui étaient venus au pays pour prendre du bois, du pétrole, du cacao et même des bananes, pouvaient me faire penser que je pouvais venir chez eux.

Mais n’ayant pas de diplôme, n’étant que sous-développé, on m’a payé le voyage de retour. Alors au revoir.. Non ! Adieu !

Publié le 8 août 2009 par Bernard Foy