Hommage au Père Antoine Goetz (1922-2009)

« Quand on parle du passé, soit on oublie, soit on rabâche ». J’ai voulu commencer par une citation de son maître Paul Ricœur, quand Antoine était jeune étudiant à la faculté de Strasbourg. J’oserai dire qu’Antoine a été un homme magistral. L’adjectif est assez transparent pour nous faire deviner qu’il fut un « maître », et un « maître de qualité ». Pour des générations de jeunes, en Europe pendant 20 ans, et 6 ans en Afrique. Nous parlions toujours du P. Goetz avec un respect teinté d’admiration et d’émerveillement.

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Au Togo avec ses paroissiens.
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L’homme pascal

L’éducateur est quelque part un homme pascal, celui-là même qui vous aide à traverser la vie, à traverser les gués, en plaçant devant vos yeux un horizon d’espérance. C’est ainsi que le P. Goetz nous a fait passer de l’ignorance à la connaissance, du doute à la vérité, de la démotivation à la re-motivation. Il nous rendait cet horizon d’espérance accessible, en acceptant d’avancer avec nous à pas lents, sans nous faire perdre de vue les sommets que nous devions escalader pour gagner notre liberté intérieure et notre autonomie intellectuelle.

Antoine, l’homme magistral, l’homme pascal, avait accepté de sacrifier son amour de l’Afrique après avoir ensemencé l’intelligence naissante de la jeunesse togolaise pendant 6 ans au collège St Joseph de Lomé. Il a sans doute quitté l’Afrique, son Togo, avec un pincement de cœur. Il fut appelé à prendre les rênes du collège de Haguenau, puis au Zinswald et retour à Haguenau. Un bail éducatif de 20 ans ! Il ne se privait pas de laisser échapper sa souffrance… je me rappelle le jour où il nous accueillait en classe de seconde comme professeur d’Histoire-Géographie, en nous disant qu’il préférait avoir devant lui plutôt 50 Noirs que 10 Blancs. Antoine ne nous en a pas voulu d’être blancs et blancs-becs.

L’homme pascal sait se détacher, et mettre ses aises entre parenthèses pour prendre en compte des volontés qui le dépassent. Antoine avait accepté de se laisser sonder les reins et le cœur par ses Supérieurs et par son Dieu [1]. Mais il n’a pas abandonné son ambition de mettre au service des jeunes une équipe éducative de qualité. Il recherchait la compétence et a ouvert la porte du collège aux laïcs.

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Au Togo.
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Antoine a laissé son empreinte dans l’esprit de bien des parents parce qu’ils ont reconnu qu’ils lui doivent beaucoup. Sa silhouette inquiète arpentait les couloirs, il inspectait le terrain avec une conscience professionnelle sans faille qui nous inspirait une crainte révérencieuse tant il nous paraissait éminemment vertueux. Antoine a avancé dans la vie avec droiture et rigueur. Il s’était choisi un idéal de vie élevé et il ne l’a jamais perdu de vue. J’ai toujours été frappé par sa dignité, qui m’a toujours empêché de le tutoyer. Sa tenue à la chapelle a toujours été exemplaire, il savait commander à son corps. Il ne connaissait ni le négligé ni la négligence.

C’est ainsi que je l’ai vu traverser la vie en homme debout. Il m’avait appris que chez les Latins on devenait vir, homme mur, à 40 ans. Il l’était bien avant. Son mûrissement avait sans doute été accéléré parce qu’il fut sevré d’amour dans son enfance. N’ayant connu ni l’amour d’un père ni celui d’une mère, Antoine, l’orphelin souffrait de ce manque.

L’ouvrier apostolique

Il a su rebondir. Sur sa route, il répondu à l’appel du Seigneur qui lui disait « Suis-moi ! » En lui, il a reconnu l’amour et il a voulu aimer comme lui. Son idéal missionnaire l’a rattrapé à l’âge de 56 ans. Il abandonne alors son autorité magistrale et se fait l’humble serviteur de la Mission en Côte d’Ivoire. Sa vie connaîtra un été indien de rêve. Je l’avais rencontré à Fronan, à la Maison Régionale. Ses yeux pétillaient de bonheur, son idéal de vie l’avait rattrapé et il avait trouvé un espace où il pouvait annoncer Jésus-Christ avec force et enthousiasme. Il ne pensait pas qu’il allait tenir 23 ans… Il devint « l’ouvrier apostolique », dans la lignée de notre fondateur Mgr Brésillac. Comme lui, Antoine avait su dépasser la « susceptibilité des Blancs » qui retenaient entre leurs mains le pouvoir et le savoir. Et Brésillac nous dit qu’elle est « comme un nuage qui se place devant l’intelligence de la raison et surtout devant l’intelligence du cœur. Celui-là seul percera le nuage qui sera parfaitement mort à lui-même [2]. » Brésillac conclut que « de tels hommes seront toujours bien rares. »

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Avec le P. Joseph Pfister.
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Dans l’optique du fondateur, l’ouvrier apostolique « doit travailler comme s’il était certain de la perpétuité de son travail ; qu’il sache qu’il doit mourir demain et qu’il agisse aujourd’hui comme s’il devait encore vivre longtemps [3]. » Antoine avait épousé cette vision : le Seigneur l’a cueilli quand il était sur le point de rejoindre Mittelbergheim pour célébrer la messe.

Marcel SCHNEIDER
Terre d’Afrique Messager 2009-4

Le Sage et le Saint

Pour moi la Sagesse et la Sainteté furent toujours intimement nouées en une progression constante, fusionnelle et inextricable… Antoine Goetz ne claironnait pas son ironie devant la bêtise humaine, ses lèvres dessinaient un sourire qui n’était jamais de condescendance, mais de lucidité toujours.

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Le Père Antoine Goetz
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Il avait la bonté d’un « père » à la manière africaine, discrète et sereine, presque froide, mais constante. Et cette bonté-là, les Africains savent l’apprécier. Les « vieux » reconnaissaient en lui un des leurs, plus sage même que le plus sage d’entre eux.

L’éléphant quand il se fait vieux verse des larmes, mais ce ne sont jamais des larmes de crocodile, me disait-il un jour (et même s’il ne l’a pas dit, il eût pu le dire !). Car même si son habituelle lucidité lui faisait douter d’une chose et le poussait à dire non, son audace optimiste de missionnaire, toujours, lui faisait dire oui. Sa foi était plus forte que de simples et faciles larmes de saurien à fleur d’eau !

Naturellement me vient à l’esprit la stature du baobab, avec son tronc gigantesque aux ramures multiples gonflées d’eau et de sève qui assurent sa survie. L’eau de la sagesse et la sève de la bonté se rejoignaient en lui, ut diligatis invicem, afin que tous les hommes s’aiment, encore et toujours, dans un amour fraternel, sans hypocrisie et sans restriction comme le dit la première lettre de Pierre [4] : « Aimez-vous les uns les autres d’un cœur pur, avec constance ». Et pour cela il portait en permanence le « boubou » de service.

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Lors de son jubilé.
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Le baobab est tombé mais, ce n’est qu’en apparence. Qui prononcera désormais le nom d’Antoine Goetz, en Afrique ou en Europe, verra surgir ce baobab de Sagesse et de Sainte Bonté, qui a transcendé la mort dans un éclatement pascal hérité du Christ, en témoignage d’une vie donnée sans mesure.

Jean-Pierre FREY
Terre d’Afrique Messager 2009-4

[1] Cf Ps. 7.9.

[2] Souvenirs. p. 462.

[3] Lettre à la Propagande, 16 sept. 1850 p. 827.

[4] 1P 1, 22.

Publié le 2 février 2010 par Marcel Schneider et Jean-Pierre Frey