Il y a une vie après la prison.

« Quand ils arrivent ici, ils ne nous regardent pas dans les yeux. Mais quand ils ont rétabli le lien avec leur famille, ils redeviennent si humains ! Et une fois qu’ils nous ont quittés, ils nous saluent dans la rue, ils nous racontent avec fierté ce qu’ils sont devenus. » Celui qui parle est Jean-Baptiste Rodes, un volontaire français sur le point de terminer deux ans de collaboration au Village Renaissance. Un village pas comme les autres, situé au centre géographique du Togo, au sud de Sokodé.

Le « Village Renaissance »

Sûr que ce jeune homme décidé, spécialiste en agronomie, ne regrettera pas le temps passé sur les 15 hectares non clôturés de Yao-Kope. Pas plus que Karen, sa femme, pleinement consacrée à l’aventure. Ni que Lucile, leur fille, qui évolue dans ce contexte avec une aisance de princesse. Pour Mahaut, sa petite sœur, je ne sais pas ; à quelques mois d’âge, elle n’a pas encore d’avis. Pourtant, le domaine concédé, il y a une vingtaine d’années, par un certain Yao, n’est pas ce qu’on imagine de plus indiqué pour ses enfants. Il accueille pour une période de six mois d’anciens détenus, ou des « personnes en conflit avec la loi », qui ont choisi de se réconcilier avec leur famille, avec l’avenir. J’en viens à m’étonner : pourquoi ne sont-ils pas plus nombreux à faire ce choix ? La direction ne ménage pas sa peine ; elle a le souci du suivi. Elle ne verrait que des avantages – y compris financiers – à former des promotions optimales de 40 « renaissants » (le joli mot !). Sur des terres où le flamboyant, le teck et l’épervier s’en donnent à cœur joie, on imagine facilement bien plus que la dizaine actuelle de jeunes Togolais renouer avec une toute neuve liberté.

L’intuition du P. Charles Cuenin reste actuelle et vive dans le cœur de son confrère des Missions Africaines, Bernard Bardouillet, et entre les mains des administrateurs successifs de cette maison. Une maison unique en Afrique de l’Ouest et qui ne doit pas compter beaucoup d’équivalents dans des pays autrement favorisés. Le malheur n’est pas une fatalité ; tu n’es pas condamné à la récidive. Si tu as raté ton entrée dans la vie, une deuxième chance doit t’être accordée. Le slogan qui se vérifie à Yao-Kope est aussi simple que radical : il y a une vie après la prison. Tu peux rebondir sur une malchance initiale, et même plus haut peut-être que tu ne l’aurais fait sans elle. En tout cas, il y a une chose que tu auras mieux comprise que la plupart des gens : il dépend de toi que la vie soit tombe ou trésor… Une vie toute neuve, avec le sens et la saveur que tu sauras lui donner.

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Les renaissants en bleu de travail.
Photo B. Bardouillet

Ce genre de convictions, le Village Renaissance se propose de l’asseoir profond et de l’exercer en divers sens. Il offre un cadre plaisant et sécurisant, des partenaires et des principes.

Retrouver des repères

L’ancien détenu y est admis sur candidature – mais oui ! – et après un mois d’expérience s’engage par un contrat solennisé. Il souscrit librement à la discipline et à des règles éducatrices de liberté et de responsabilité. Au long des jours, il apprend ou réapprend les valeurs et conditions de la vie en commun, que ce soit dans une petite société ou dans la grande. Il s’engage sur des objectifs de vie, qu’il devra atteindre, au moins partiellement, à raison d’un par mois. Ces objectifs et ces valeurs, il peut les plonger ou les puiser dans l’un des courants spirituels représentés sur place (s’il le désire, une petite mosquée l’attend) ou découverts dans la conversation, la lecture, la réflexion. Les trois religieuses spécialisées implantées là ne sont pas les dernières à alimenter l’échange entre villageois de tous bords. Que ce soit bien clair pour chacun : « on ne va pas profiter de ta situation ; tu viens avec ce que tu es et si tu estimes que nos motifs à nous, chrétiens, t’interpellent, parlons-en ! »

Le travail est évidemment au cœur du programme des renaissants. Les activités proposées sont plus variées que les jours de la semaine. Et presque autant que les légumes du potager ou les animaux de la basse-cour. Toutes s’inscrivent sous le signe d’un « plus », que je vois symbolisé par un exercice matinal. A 7 heures, la journée au village commence, toutes conditions et spécialités confondues, par une demi-heure de partage. Quand on passe ses jours et ses nuits sur un même domaine, les occasions ne manquent pas de manifester ses goûts et ses talents, de construire des relations personnelles, de maîtriser des tensions. Un dispensaire assure la base sanitaire, et même pour l’ensemble des prisons togolaises, car Yao-Kope est aussi le siège de toute une pastorale pénitentiaire. « Il faudrait que l’Église locale s’intéresse davantage à ce qui se passe en prison », disent en chœur les animateurs.

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Préparation du jardin.
Photo B. Bardouillet

La plupart des « villageois » ont l’air d’apprécier le lieu. Et de profiter de leur sort. En témoigne chaque semestre le petit bulletin maison, audacieusement intitulé Réjouis-toi ! Écoutez Souleyman, 27 ans, de la promotion Charles Cuenin : « Au village Renaissance, on ne s’ennuie pas. La vie est si belle là-bas ! On ne manque jamais de savon : dès que tu en manques, on te le donne. Pour le manger, c’est très varié. On nous donne la marchandise, et deux par deux, on prépare chacun son tour pour 8 personnes. C’est très sympa. Si tu manques d’habits, tu signales simplement, et on te donne. Le matin, après la bouillie, on nourrit notre intelligence et notre cœur, en écoutant et en partageant tous ensemble de beaux textes qui nous donnent de très bons conseils pour que nous soyons tous heureux. Après, toute la matinée nous avons différentes activités intéressantes comme : le maraîchage, l’apiculture, l’élevage des moutons, volailles, lapins, cobayes… Au village Renaissance, l’après-midi, on peut faire la sieste correctement. Chaque mercredi après-midi, on peut faire du sport. Si tu es malade, on va te soigner ; si tu es blessé, ils vont tout faire pour te guérir vite. Le personnel est bon, ça nous donne beaucoup de confiance, on se sent en sécurité. »

Il ne suffit pas de renaître ! Que va-t-on faire de sa vie – de cette seconde vie dont on détient un peu plus les clés ? Un enjeu capital du semestre passé à Yao-Kope, c’est de préparer à une formation professionnelle, à un apprentissage, pour après la sortie. C’est notamment là que devra s’affirmer la volonté de renouveau. Une volonté vérifiée dans un programme long – trois ans – et soutenue par le réseau de compétences et de relations dans lequel on s’est inscrit. Avec, en perspective, en discussion avec les officiels, l’espoir d’une remise de peine. Alors, les « re-nés » pourront entamer la troisième étape de ce parcours initiatique bis, la réinsertion professionnelle et sociale pour de vrai. Et là, un nouveau slogan pourrait bien apparaître : on n’a jamais fini de renaître !

Terre d’Afrique Messager septembre 2009

Publié le 13 octobre 2009 par Raymond Mengus