J’ai vu la verte Irlande et ses nuages…

« Vous êtes sur une île, Sir, où il pleut », m’a dit un matin le patron, qui s’appelait O’Shea comme beaucoup d’Irlandais. Mais la pluie va très bien à l’Irlande et à sa capitale Dublin, une ville très riche par son passé et ses réalisations…

Impressions irlandaises
En bon catholique – ne suis-je pas venu pour une ordination épiscopale ? - j’ai cherché la cathédrale et j’en ai trouvées trois : deux de la Irish Church et une catholique que l’on nomme « pro-cathédrale », sans doute par respect pour les deux autres plus « âgées » qu’elle ! Par contre, je ne suis pas allé au sanctuaire des sanctuaires, la brasserie de la « Guinness », la fameuse bière qui a bercé plus d’irish men dans ses bras que toutes les mères de l’île… Je ne suis pas un grand buveur de bière et la visite coûte quand même 25€… Je préfère l’opulent irish breakfast, qui vous satisfait pour la journée.

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La maison sma de Drommantine en Irlande.
Photo Jean-Pierre Frey

Ce qui m’a impressionné ? Pas mal de choses… D’abord, le quotidien… Vous hésitez sur un trottoir, ne sachant pas très bien où aller, et voilà qu’un digne gentleman ou une gente dame vous demande :
- Are you lost ?
- Yes, I am, répondez-vous.
Et le/la voilà qui fait le guide et bavarde gentiment, vous apprenant plein de choses. Il faut aussi goûter au large sourire de bienvenue que vous lancent le taximan et le barman, et découvrir ainsi toute la « irish » gentillesse… Le irish coffee, c’est encore autre chose ! Et puis l’extraordinaire capacité d’organisation de Martin Kavenagh. Il a accueilli son monde à Cork, l’a logé, l’a nourri, l’a transporté à Ennis, le siège du diocèse de Kilaloe (prononcez Kilalouuuuu, comme kangourouuuuu), l’a ramené et l’a remis à l’avion ! Quel magicien ! Merci, Martin !

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La maison sma de Cork, en Irlande.
Photo Jean-Pierre Frey

Ensuite les maisons de la Province - sept, dont trois rien qu’à Cork - et leur capacité d’accueil, leur gentillesse, leur humour… Il faut, bien sûr, d’abord les localiser. Mais ce n’est pas un problème, l’Irlande n’est pas l’Amérique et les trains circulent très bien… C’est ainsi que j’ai découvert celle que je considère comme une pierre précieuse dans son écrin naturel – vert, forcément - Dromentine, entourée de pittoresques boccages, avec la Primatiale d’Armagh tout juste à côté. La maison provinciale à Cork est du même gabarit : un joyau ! Ces maisons sont d’anciennes résidences secondaires de gentlemen britanniques qui venaient s’y reposer ou chasser, des petits manoirs d’un luxe certain et authentique. On les appelle estates, ce qu’on pourrait traduire par gentilhommière ou maison de campagne.

Mais j’ai été plus « illuminé » encore par le nombre de « lieux saints » - shrines en irish. Que de saints ! Oui ! Que de saints ! Ça vous donne le tournis. Il reste toujours une « vénérable ruine » quelque part qui témoigne d’un ermite ou d’un monastère. Sans me risquer dans ce dédale, je sais que pour la litanie des saints, lors de l’ordination, ils en avaient trouvés une trentaine. D’abord St Flannan, le parton de Kilaloe… et St Kieran, pas encore O’Reilly naturellement mais quand même fils de charpentier !… Jusqu’à St Jarlath, 1er évêque d’Irlande à Tuam (Galway au VIe s.) et St Fachtna (VIe s )… Tout cela remonte haut et va loin !

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La Primatiale d’Arnagh à Cork.
Photo Jean-Pierre Frey

L’ordination de Mgr O’Reilly
Finalement j’ai assisté à la faisance d’un évêque. Dans le temps, on parlait de sacre, comme pour un Dauphin de sang bleu qui devient roi ; aujourd’hui, plus modestement, on dit ordination. C’est peut-être le commencement de la kénose [1] de la romaine catholique église (Roman Catholic Church) qui commence enfin… Mais le grain de sénevé de ma petite foi ne va pas encore jusqu’à me pousser à chercher les signes d’une telle découverte !

Kieran, notre frère en SMA, a « tout ce qu’il faut », comme on dit en Afrique, pour assumer avec souplesse et doigté sa charge d’épiscope. Il a terminé, crosse en main, par un discours-programme qui a fait pousser un « Ah ! » d’admiration et de consentement à quelques irish priests dans le banc derrière moi !

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Mgr Kieran O’Reilly, évêque de Kilaloe.
Photo Jean-Pierre Frey

Ce qui m’a « illuminé », ce n’est pas le rituel qui consiste à extraire un brave baptisé de son sacerdoce pour l’initier et le propulser dans l’épiscopat au milieu de ses nouveaux frères calottés, groupés comme une garde impériale tout autour de lui… Cela ressemble à un passage initiatique dans un de nos bois sacrés… Non, ceci ne m’a pas trop étonné, vu la pyramide hiérarchique… Par contre, j’ai admiré la présence active du peuple de Dieu à cette célébration, dans le chœur comme dans les allées. Un « choryphée » laïc faisait chanter et commentait… Cinq jeunes filles, tout de blanc vêtues comme d’antiques vestales, ont apporté et mélangé l’eau de l’aspersion, avant de danser avec grâce pour le Gloria… Avant l’Alleluia, trois jeunes gens ont exécuté une danse irlandaise aux claquettes… Des femmes africaines yoroubas ont apporté en dansant un magnifique pagne pour draper l’autel... Et surtout, des laïcs, hommes et femmes, ont donné le pain eucharistique à la nombreuse assemblée, ce qui a choqué un évêque qui trouvait que la hiérarchie pyramidale n’était pas respectée… C’était aux prêtres de faire cela !

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Mgr Kieran O’Reilly, évêque de Kilaloe.
Photo Jean-Pierre Frey

L’huile d’olive parfumée aux subtiles fragrances [2] d’aromates venues de l’Orient a toujours été un des signes de l’abondance des grâces données par le seigneur à son élu. Et c’est par une onction avec cette huile que l’on ordonne évêque. A un évêque, on n’oint pas les mains – c’est déjà fait depuis son ordination sacerdotale – mais la tête, et avec abondance, dans le respect et le souvenir du verset qui relate l’onction d’Aaron, frère de Moïse et premier grand prêtre en Israël. C’est ainsi que le Père-Evêque consécrateur a versé le flacon tout entier sur la tête du « jeune » évêque : usque in barbam, in barbam Aaron [3] … et effectivement l’huile coulait jusque dans la barbe, comme une fontaine de la plénitude et de l’abondance des grâces. Comme la rosée du matin sur le mont de l’Hermon [4], ainsi que le dit encore ce Psaume.

Ce fut une fort belle fête, recueillie et joyeuse à la fois… suivie d’un succulent repas, très fraternel et très international. « Verbum tuum Veritas » – Ta Parole est Vérité… Telle est la devise épiscopale de Bishop Kieran O’Reilly… Et « en vérité », cela fut beau.

[1] La kénose est le dépouillement absolu pour se mettre au service de l’autre.

[2] Ex 30, 34-37 : « Le Seigneur dit à Moïse : « Procure-toi des essences parfumées : storax, ambre, galbanum parfumé, encens pur, en parties égales. Tu en feras un parfum mélangé – travail de parfumeur – salé, pur, sacré. (…) Et ce parfum que tu feras, vous n’utiliserez pas sa recette à votre usage ; tu la tiendras pour consacrée au Seigneur. »

[3] Ps. 133, 2 : « C’est comme l’huile qui parfume la tête, et descend sur la barbe, sur la barbe d’Aaron, qui descend sur le col de son vêtement. »

[4] Ps. 133, 3 : « C’est comme la rosée de l’Hermon, qui descend sur les montagnes de Sion. Là, le Seigneur a décidé de bénir : c’est la vie pour toujours. »

Publié le 17 février 2011 par Jean-Pierre Frey