Je retournerai chez ma mère… !

Ce n’est pas de la blague : ce à quoi on tient le plus, c’est la nourriture de sa mère ! On se rend compte, surtout quand on se trouve à l’étranger, combien les goûts culinaires acquis dans la prime enfance sont indéracinables. D’ailleurs, quand une culture bouge et s’ouvre à d’autres influences, ce sont les habitudes culinaires qui résistent le plus longtemps.

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Poterie de Soufflenheim.
Photo Marc Heilig

Arrivé en Côte d’Ivoire à 27 ans, j’ai eu un mal de chien à m’habituer à la nourriture locale, au point d’avoir voulu retourner chez ma mère au bout de quelques semaines. Cette purée d’igname, de manioc, de tarot ou de banane me collait dans la bouche et ne trouvait pas le chemin de l’œsophage. La boisson locale, el vin de palme, me dégoûtait. Les odeurs de la viande de brousse (gibier) qu’exhalaient les sauces m’agressaient et me donnaient envie de pincer le nez et de détourner la tête.

J’aimais beaucoup les omelettes, mais je ne trouvais pas d’œufs. Un jour, j’ai décidé mon hôte à faire avec moi un tour au village pour en acheter. Il sourit, mais acquiesça. Nous sommes donc sortis. A la première maison, on me répondit gentiment qu’il n’y avait pas d’œufs. Je veux bien ! Même réponse à la deuxième. C’était déjà plus bizarre, car le village était rempli de poules qui couraient dans tous les sens à la recherche de quelque pitance. A la troisième maison, je me suis fâché : « Mais vous avez des poules ! » - « Oui, mais nous n’avons pas d’œufs à vendre ! » Je suis rentré bredouille. J’ai littéralement soumis mon hôte à la question : « Pourquoi ne m’a-t-on pas vendu d’œufs ? » - « Parce que l’œuf, c’est la vie, et on ne vend pas la vie ! » Il y avait donc toute une dimension symbolique à cet aliment que j’ignorais. Par conséquent, je m’y étais mal pris. Ma démarche allait pourtant connaître un dénouement inattendu.

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Moule à kougelopf. Poterie de Soufflenheim.
Photo Marc Heilig

Un matin, avant la messe, je vois les femmes apporter chacune un œuf et le déposer dans une grande bassine au pied de l’autel. Je me demandais quel était ce nouveau rite qu’on avait inventé dans ce village et me promettais de m’en informer à l’issue de la messe. Malheureusement, pris par d’autres préoccupations à ce moment-là, j’ai oublié ma question. Mais quel ne fut pas mon étonnement lorsqu’à midi on m’apporta une omelette roulée, qui sentait bon ! J’ai croqué dedans à belles dents, mais dus recracher presqu’immédiatement ce que j’avais en bouche. « Mais tu n’aimes plus les œufs ? » - « Si ! Mais ce que vous avez roulé dedans me fait mal ! » C’était de petits piments rouges, roulés entiers dans l’omelette. J’en ai quand même mangé. Après trois jours de constipation, j’ai dû les dédouaner à la sortie. Mais j’avais eu mes œufs !

Il m’a bien fallu entre 6 et 9 mois (le temps d’un nouvel enfantement diraient certains) pour manger avec appétit à peu près tout ce qu’on me présentait. Mes hôtes étaient délicats : ils ne me trahissaient pas toujours sur le champ la composition exacte du menu. Ainsi, lorsqu’on me fit manger pour la première fois de la vipère, les hommes m’invitèrent un soir vers 16h à boire une calebasse de vin de palme avec eux. En général, on l’accompagne d’une viande de gibier qu’on vient de prendre au piège. Ce soir-là, elle avait une apparence bien blanche et se présentait comme une succession d’anneaux. Elle était ferme, bonne et accompagnée d’une sauce pimentée agrémentée de tomates et d’épices diverses. J’en ai mangé trois bons morceaux. Quand le plat fut vide, ils me montrèrent la peau de l’animal. C’était une très belle vipère cornue. Aujourd’hui, quand j’en fais l’inventaire, je me rends compte qu’il y a vraiment très peu d’animaux dont je n’ai pas mangé la viande.

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Poterie de Soufflenheim.
Photo Marc Heilig

Avec le temps, je vois que j’ai acquis l’essentiel de mes connaissances ethnologiques autour de la table. Parce que l’homme ne mange pas que des plantes et des viandes. Il mange des symboles ! Telle herbe est amère, mais purifie de tel maléfice ; telle autre est une protection contre les sorciers ; une autre encore ne se mange que s’il y a un décès, à une heure bien précise, etc. Puis, quand on partage avec les gens leurs goûts culinaires, leurs habitudes de manger (avec les mains, par exemple), on se fait beaucoup d’amis, on reçoit bien des confidences, on entre par la grande porte dans une autre manière d’être homme ou femme. En tout cas, je n’ai plus regretté la choucroute de ma mère ! Au contraire, c’est une bonne pâte d’igname ou de sorgho qui me manque maintenant.

Mon expérience africaine m’a aussi rendu attentif à la place des repas dans les Evangiles. Finalement, on y mange souvent, et les rites qui entourent les repas - entrer chez un tel, placer les invités, se laver les mains - révèlent les dimensions profondes d’une vie humaine et les pensées secrètes des cœurs. D’ailleurs, par le prophète Jérémie, Dieu nous avait promis de nous offrir un pays de cocagne, où il préparerait des viandes grasses et des vins capiteux. Réjouissons-nous !

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Moule à kougelopf. Poterie de Soufflenheim.
Photo Marc Heilig

Terre d’Afrique, décembre 2008

Publié le 26 janvier 2009 par Jean-Paul Eschlimann