Puisatier du Silence

Au mois de septembre 2009, j’ai décidé de faire rouvrir notre puits. Il avait été fermé à l’occasion de la réfection, en 1994, de la cour à l’avant de notre maison, l’ancien presbytère catholique de Weitbruch [1], acheté en 1971, l’année de notre mariage. Une fois réaménagée, la cour rectangulaire de quinze mètres sur douze comportait trois parties :

Une allée de dalles en grès des Vosges le long de l’annexe de la maison, à angle droit avec celle-ci. Cette allée couvrait le puits situé en contrebas du mur de l’annexe, à deux pas de la maison. Un chemin de pavés roses en forme d’un quart de cercle menait du portail d’entrée de la cour vers la grande porte coulissante au milieu de l’annexe, là où autrefois entrait la charrette de foin du curé. Le puits servait à abreuver les gens et le bétail. Les parties de la cour non pavées et non dallées ont été ensemencées d’herbe. Nous avons planté un tilleul, deux pommiers étaient déjà là de part et d’autre du portail.

Janine, qui avait alors soixante-dix ans, s’était demandé si elle boirait encore une tisane faite des fleurs de ce tilleul. Elle en boira pour la première fois sept ans plus tard, sans se rappeler son questionnement, ses souvenirs ayant été engloutis dans un puits sans fond, par la maladie d’Alzheimer. Elle s’est déclarée en automne 1994, l’année où nous avons refait notre belle cour. Face à ce puits d’oubli qui se creusait lentement mais inexorablement, j’ai construit un puits de mots. Je notais au soir le soir les paroles de Janine dans mon journal. Il a grossi au fil des ans jusqu’à comporter des milliers de pages faites de lettres adressées à elle… qu’elle ne lira jamais. De ce journal, j’ai tiré mon livre [2].

Janine aimait notre maison, avec le jardin de curé à l’arrière et la cour à l’avant. Depuis 1994, le tilleul a pris de l’ampleur. En mai, ses fleurs embaument la cour. En été, son feuillage donne de l’ombre à la chambre de Janine aujourd’hui entièrement dépendante et dans un lit médicalisé. Tel ne fut pas le cas dans les premières années de sa maladie. Elle a beaucoup marché, marché… m’entraînant sur ses pas. Viens avec moi dans la rue, m’a-t-elle dit. Nous nous promenions d’abord dans tout le village, puis nous faisions toujours le même tour familier d’environ un kilomètre. Le 12 juin 2001, j’écris dans mon journal :
Dix fois le tour aujourd’hui, ma chérie.
Dans cet espace du village devenu notre cloître
avec toi je tourne, je tourne.
Et ce mouvement de foreuse
me creuse
jusqu’à la source de mon être.

Comme en écho, Anne Mounic écrit :
Et jusqu’au ciel, ils creusèrent.
Le forage, voici l’être [3]

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Photo Jean Witt

Notre maison a été construite en 1784, et le puits, foré la même année. Pour nous, il s’agissait de le rouvrir. Une photographie de la cour, faite lors de l’achat de la maison, nous permit de localiser avec précision le puits. On y voit un tronc plus tout à fait droit appuyé contre le mur de l’annexe, en haut duquel est fixé le balancier de la pompe du puits. Ce long balancier en fer forgé m’apparaissait comme la tige verticale d’une improbable clé de sol, mais pour quelle partition ?...

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Photo Jean Witt

Philippe, le fils de Janine, et moi, nous nous mettons au travail, surtout lui, plus jeune. Les quelques dalles enlevées, nous déblayons la couche de gravier sur laquelle elles reposaient. Nous arrivons enfin au couvercle en béton d’une épaisseur d’au moins 15 centimètres. Un homme du village est venu le démolir non sans peine avec un marteau piqueur et enlever un à un les morceaux. Je songeais à Jacob qui voyant arriver Rachel avec le bétail… roula la pierre de sur la bouche du puits [4]. Il ne restait plus qu’à soulever le couvercle en fer, sur lequel avait été coulé le béton. Nous regardons au fond du puits. Il y avait de l’eau !...

Mais il y avait aussi dans le puits un tronc évidé, en haut duquel reposait à l’origine le mécanisme de la pompe à balancier. Un deuxième homme est venu en renfort pour extraire ce tronc au moyen d’un palan accroché à une poutre de la charpente de l’annexe. Progressive et impressionnante sortie de ce tronc de sapin hors du puits dans lequel il était plongé depuis plus de 200 ans. Il mesurait 10 mètres, était noir et gluant à cause de l’humidité, mais en parfait état de conservation. Des ouvertures avaient été pratiquées à l’extrémité de la partie immergée pour permettre la remontée de l’eau.

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L’eau du puits ne se donne que dans la mesure où on la puise, la tire au moyen d’une pompe à balancier- qui tire en aspirant - ou d’un seau. La Samaritaine de l’évangile de Jean le savait bien, elle qui venait au puits de Jacob pour tirer de l’eau, selon la traduction de la bible de Jérusalem [5] :

Une femme de Samarie vient pour tirer de l’eau. Jésus lui dit : « Donne- moi à boire »… La Samaritaine lui dit : « Comment ! Tu es Juif, et tu me demandes à boire à moi, une Samaritaine ? » (les Juifs en effet n’ont pas de relations avec les Samaritains). Jésus lui répondit :
« Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : « donne- moi à boire », c’est toi qui l’en aurait prié et il t’aurait donné de l’eau vive. »
« Seigneur, lui dit-elle, tu n’as rien pour puiser [6]. Le puits est profond. Où la prends-tu donc, l’eau vive ? Serais-tu plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné ce puits et y but lui-même, ainsi que ses fils et ses bêtes ? » Jésus lui dit : « Quiconque boit de cette eau aura soif à nouveau ; mais qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif : l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source d’eau jaillissant en vie éternelle. »
« Seigneur, lui dit la femme, donne-la moi, cette eau-là, afin que je n’aie plus soif et que je n’aie plus à passer ici pour puiser [7]. »

A propos de l’eau vive, André Chouraqui note qu’il s’agit de l’eau qui s’écoule librement d’une source, par opposition à l’eau dormante qu’on doit aller puiser au fond d’un puits. Devoir puiser s’oppose alors à la pure réception de l’eau vive dans le creux de l’âme. Pourtant le puits m’apprend que son eau n’est pas dormante. Elle est en attente d’être puisée pour se donner eau vive. Et je reçois le don de Dieu dans la mesure où je puise en moi-même.
Et jusqu’au ciel, ils creusèrent. Le ciel ? Notre intériorité, ouverte. Attendent en nous des mots de silence qu’en écrivant nous puisons, notre plume se faisant balancier. Et nous recevons, comme un don, ces mots qui seraient prière et poésie. Puiser jusqu’au ciel et recevoir le don de Dieu ne font qu’un. C’est en puisant que nous devenons source.
Quand, fasciné, je me penche pour regarder le fond du puits, l’eau de silence est un miroir dans lequel se reflètent réunis le ciel et mon visage. Le puits, dans sa profondeur, est ouvert. Puiser en nous-mêmes, n’est-ce pas entrer en silence pour laisser le ciel et les visages aimés se refléter dans le miroir de notre intériorité ?

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Photo Jean Witt

Le puits étant démuré et l’impressionnant tronc noir enlevé, est venu le puisatier. Avec son ouvrier il procède au curage du puits, chlorage et désinfection du puits, dessablage et pompage par paliers, mise à niveau de la bouche du puits, installation d’une pompe immergée [8]. On glisse une échelle jusqu’au fond du puits et l’ouvrier y descend. C’était comme une image inversée du songe de Jacob : Il eut un songe : voilà qu’une échelle était plantée en terre et que son sommet atteignit le ciel et des anges de Dieu y montaient et descendaient [9].
Image inversée ? Comme le ciel se reflète dans le puits, l’ouvrier en y descendant, monte, pour ainsi dire, jusqu’au ciel. Il monte au ciel en y descendant. Si le ciel signifie notre intériorité, que veulent dire monter et descendre ? Les anges le savent. Peut-être planteraient-ils une échelle dans nos puits….

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Photo Jean Witt

Le curage a redonné tout son éclat au revêtement intérieur du puits. Les briques paraissent comme neuves. Il n’en manque aucune. On admire le bel ouvrage de maçonnerie des anciens. Le puisatier m’explique que les briques tiennent ensemble, sans mortier, comme une voûte, grâce à la compression de la terre autour du trou foré. Je pense spontanément à la compression exercée par les cercles qui tiennent ensemble les douves d’une cuve en bois. Je vois encore mon père, tonnelier, assembler, une à une à l’intérieur d’un premier cercle en fer, les douves d’une cuve ou d’un tonneau. Etrange résurgence de mon enfance, j’allais dire de ma naissance, à l’occasion de l’ouverture de ce puits.
Une photographie de l’intérieur du puits évoque étonnamment la gravure de Guy Braun illustrant la couverture du livre Puits du ciel d’Anne Mounic. Elle m’explique que cette photographie ressemble à celle que Guy a prise et qui a inspiré sa gravure, mais c’était la coupole du baptistère de Crémone, le puits du ciel en conséquence. La voûte du puits et le puits du ciel se répondent.
Les raccordements pour l’électricité et les branchements pour l’eau ayant été effectués, le puisatier immerge la pompe dans le puits, tout en la maintenant attachée à une corde. A la place du seau de la Samaritaine, une pompe électrique. Elle comporte une turbine pulsant l’eau vers l’extérieur. Au premier essai, elle s’est joyeusement répandue sur les pavés et sur l’herbe de la cour. On avait envie d’applaudir : et l’eau jaillissante, et le puisatier qui n’était pas peu fier.

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Photo Jean Witt

Mais il est temps de quitter le puisatier et de parler de la puisatière, je veux dire de Janine.
Pourquoi au fond me suis-je décidé à rouvrir ce puits ? Bien sûr, son eau est utile pour l’arrosage de la cour et du potager de notre jardin de curé. Et un puits va bien dans un presbytère. Pourtant, ce n’est pas à cause de son utilité, ni de sa beauté, que j’ai décidé sa réouverture. Ce qui m’a poussé à le faire, je l’ai confié à Janine à travers mon journal, le 3 décembre 2010 :
Ma chérie, il faut que je te raconte le puits et la façon dont nous l’avons démuré… Le mieux serait que je te fasse voir le diaporama fait par Philippe à partir des photos prises au cours des différentes phases des travaux. Comme j’aimerais ! Pourtant là n’est pas l’essentiel. L’essentiel est ce que je t’ai écrit au tout début de ta maladie, le soir de la saint Sylvestre 1994 :
« Etant déjà couchée, et sans voir que je suis ton mari, tu me dis :
- Passe une bonne soirée.
- Puisque tu me le dis, ce sera une bonne soirée.
- Je te le souhaite de tout cœur.

Je t’embrasse et te laisse dans notre chambre. Je vais m’installer pour la nuit au salon en compagnie de mon journal.

J’écris, ma chérie, pour transformer mon chagrin en mots, ma douleur en contemplation et ce qui est en prière. Tu dors et je veille comme les bergers de la Nativité. Un ange, dit saint Luc, leur apparut et leur annonça une grande joie [10]. A quelle profondeur dois-je aller pour que sourde cette joie ? Une joie au-delà des joies, inaltérable, selon tes propres mots.
Dans le hall de sport, derrière le jardin, c’est le bal du réveillon. Feu d’artifice à minuit. Des lumières éclairent la nuit.
 [11]

La blessure est devenue source. Paradoxalement, par ta maladie tu as ouvert le puits de mon âme. Tu y as fait sourdre cette eau vive dont parle Jésus à la Samaritaine. Tu es la puisatière de mon être. Je sais maintenant pourquoi inconsciemment j’ai eu le désir de rouvrir le puits de notre presbytère.

En septembre 2003, neuf ans après cette nuit de la saint Sylvestre, j’ai décrit cette expérience d’ouverture de mon être en lien avec le récit de la guérison d’un sourd bègue dans l’évangile selon Marc :
On amène à Jésus un sourd qui de plus parlait difficilement et on le prie de lui imposer les mains. Le prenant hors de la foule, à part, il lui mit ses doigts dans les oreilles et avec sa salive lui toucha la langue. Puis levant les yeux au ciel, il poussa un gémissement et lui dit : « Effatha », c’est-à-dire : « Ouvre-toi ! » Ses oreilles s’ouvrirent ; aussitôt sa langue se délia et il parlait correctement [12].

Cet évangile que je connaissais bien, je l’ai reçu en résonance avec la maladie d’Alzheimer de Janine. Elle parlait de plus en plus difficilement, ce qui toutefois ne l’empêcha pas de dire : Je n’arrive plus à parler correctement. Elle est devenue comme cet homme qu’on amène à Jésus. Mais cet homme, c’était moi. Je fus touché par ce puissant et puisant Ouvre-toi ! Quelque chose en moi s’est ouvert, et j’ai de nouveau pu parler correctement, c’est-à-dire prier. L’aphasie de Janine m’a guéri de mon aphasie spirituelle.
Elle m’a dit encore : Il y a comme un refus quand je veux parler. J’étais comme elle quand je voulais prier : métaphoriquement un Alzheimer. Mais elle a roulé la pierre sur la bouche de mon puits et l’eau vive de la prière est venue [13].

Devenue ma puisatière en raison de sa maladie, Janine ne l’est pas moins en raison du don de son amour. Si une source par nature se donne, alors, inversement, Janine, se donnant, est source, et en tant que telle ma puisatière. Un jour de mars 2000, elle est venue vers moi les mains fermées comme pour me donner quelque chose qu’elle cachait. J’ouvre ses mains :
- Tu as les mains vides.
- Je te donne « moi ».

J’embrasse Janine visiblement consciente d’avoir dit quelque chose d’essentiel [14]. Je ne dois recevoir d’elle qu’elle-même. Entrer avec gratitude et les mains vides dans cette relation JE-TU, où le TU se donnant est puisatier du JE. Le don devient source chez celui qui le reçoit. Je te donne « moi » : j’entends à la fois le don de ma femme et le don de Dieu.
Aujourd’hui, malade d’Alzheimer depuis dix-sept ans, totalement dépendante, Janine est plus dépouillée que jamais. Sa pauvreté est telle qu’elle ne peut plus rien donner d’autre qu’elle-même.

Elle est un jardin bien clos,
ma sœur, ma fiancée ;
un jardin bien clos,
une source bien scellée [15].

Comment ouvrir le puits de Janine ? Comment accéder à sa source ? La clé, c’est l’écriture que Janine a fait sourdre en moi, qu’elle éclaire encore de son sourire. Mais est-il vraiment clos le puits de Janine, devenue puits du silence ? Ne suffit-il pas que je sois à l’écoute de ce silence. Il me parle comme l’eau au fond du puits : Janine a fait de moi le puisatier de son silence.

Dans un des poèmes extraits des carnets d’une contemplative [16] on peut lire :
Murmure-moi,
puisatier de mon cœur,
sourcier de ma soif,
vivifie
ma poussière.
Que je tisse avec Toi
des mots simples
comme l’eau…

Une margelle octogonale faite de dalles de grès des Vosges allait terminer le puits. Vincent, frère de Philippe, en a fait l’esquisse comprenant sur une des dalles une gravure. Le tailleur de pierres a accompli à la perfection les composantes de la margelle : les huit dalles, les morceaux du socle et ceux de la corniche, octogonale à l’extérieur et ronde à l’intérieur. Deux hommes sont venus pour le montage de la margelle. Ils ont fixé les dalles contre le cylindre en béton qui prolongeait la bouche du puits préalablement rétrécie par un élément conique. Un couvercle en bois exotique posé dans le cercle de la corniche ferme le puits. Telle une paupière, il s’ouvrirait pour laisser voir le fond.

Je songe à toutes les rencontres bibliques auprès d’un puits : Jacob et Rachel, Jésus et la Samaritaine… C’est auprès d’un même puits que notre rencontre nous a conduits. L’érection de la margelle, telle une stèle, en est évidemment le signe.

Sur une des dalles de la margelle est gravée l’année de l’acquisition de notre maison : 1971. Elle fut aussi celle de notre mariage. Au-dessus de la date, sont gravés face à face, les deux J de nos prénoms. Littéralement enlacés, ils dansent… Janine et Jean.

Ils tournent, ils tournent.
Ils tournent,
et ce mouvement de foreuse
les creuse
jusqu’à la source de leur être.

Et jusqu’au ciel, ils dansèrent.

[1] A 8 kilomètres de Bischwiller, la ville natale de Claude Vigée.

[2] Jean Witt La plume du silence / Toi et moi…et Alzheimer. Paris : Les Presses de la Renaissance, 2007.

[3] Anne Mounic Puits du ciel Paris : Ed Caractères, 2008, p 24.

[4] Gen 29, 9-10.

[5] Jn 4, 7.

[6] Ou Tu n’as pas de seau, selon la traduction plus concrète d’André Chouraqui.

[7] Jn 4,7-15.

[8] Extrait de la facture où le puisatier a écrit tête pour bouche.

[9] Gen 28, 12.

[10] Lc 2, 9-10.

[11] Jean Witt La plume du Silence Paris, les Presses de la Renaissance, 2007, pp 38-39.

[12] Mc 7, 32-35.

[13] Cf. Jean Witt La plume du Silence Paris, les Presses de la Renaissance, 2007, p185

[14] Opus cit. p 129.

[15] Cantique des cantiques 4, 12.

[16] Une moniale Le Repos inconnu Paris-Orbey Ed. Arfuyen, 2010, p. 25.

Publié le 10 octobre 2011 par Jean Witt