« L’Afrique au secours de l’Occident »

Anne-Marie ROBERT
L’Afrique au secours de l’Occident
Editions de l’Atelier

C’est le titre de l’œuvre d’Anne-Marie Robert, professeur d’université et journaliste au Monde Diplomatique. Cette réflexion en profondeur, étayée de nombreuses citations et références, me semble très utile à nous, missionnaires tournés vers l’Afrique, pour réfléchir sur notre travail passé et sur l’orientation future de notre District de Strasbourg.

Je ne ferai pas la recension de cet ouvrage, mais un rapide résumé. L’Afrique a été exploitée par l’Europe de l’Ouest depuis le XVIe siècle. Commerce des esclaves, colonisation, puis, avec les indépendances, un néo-colonialisme qui perdure. Dans la concurrence vers la croissance économique, ce continent reste à la traîne, avec des retards qui paraissent insurmontables. L’Occident oublie sa responsabilité dans cette situation et prête trop peu d’attention aux différences énormes de culture entre ici et là-bas. Notre auteur, elle, y voit un grand principe de compréhension et d’espérance : espérance pour l’Afrique, qui reste ainsi fidèle à elle-même ; et espérance pour l’Occident qui a perdu une bonne partie de ses valeurs. L’éditeur le formule bien : le livre suggère que le prétendu « retard » de l’Afrique ne serait que l’expression d’une formidable résistance culturelle à un modèle économique dévastateur. Il invite, en délocalisant le regard en Afrique, à une critique radicale de nos modes de vie et des valeurs de la mondialisation libérale.

Quelque chose m’a étonné dans ma lecture : aucune référence, en bien ou en mal, à l’activité missionnaire d’une église chrétienne, catholique ou autre. C’est comme si cette activité missionnaire n’existait pas et n’avait pas existé ! Voilà qui est surprenant de la part d’une journaliste française qui a lu et étudié tant d’ouvrages sur l’Afrique sub-saharienne ! J’ai cherché les raisons de ce silence, qui me semble certainement intentionnel. Je formule une hypothèse. Cet ouvrage vient prendre place dans un grand débat entre « afro-misérabilistes » et « afro-centristes ». Les afro-misérabilistes parlent de pauvreté économique, retards de développement, besoin de secours humanitaires... Au contraire, les afro-centristes parlent de bienfaits de l’économie informelle, résistance au modèle du capitalisme libéral, culture fondée sur la personne et les relations humaines... Or, les activités et les propos des missionnaires fournissent de nombreux exemples de chacune de ces deux visions opposées de l’Afrique. Ne pouvant s’appuyer sur l’exemple de l’activité missionnaire, à cause de son ambivalence, Anne-Marie Robert aurait pris le parti (je suppose) de laisser de côté une réalité aussi ambiguë. Ceci d’autant plus que cette marginalisation des activités chrétiennes est dans l’air de notre époque, au moins en France.

Quoiqu’il en soit de la cause de ce silence étonnant, cet ouvrage peut nous rendre service. D’abord, pour revoir notre action passée : dans quelle mesure avons-nous été afro-misérabilistes et afro-centristes ? Surtout, pour fortifier notre espérance en l’avenir de l’Afrique et de la Mission, l’Afrique est devenue un des plus grands réservoirs de missionnaires. Et nous pouvons déjà, pour les choix à faire dans notre district de Strasbourg, ne pas hésiter à remettre notre patrimoine social, spirituel et matériel, entre les mains de jeunes confrères Africains (ou Indiens, pour des raisons semblables). Leur culture traditionnelle (purifiée, bien sûr) est déjà, et sera une base solide et providentielle pour la nouvelle évangélisation dont l’Occident a besoin. C’est pourquoi je suis heureux de constater que, dans notre secteur, les paroissiens apprécient la pastorale des prêtres Africains. Ce mouvement en retour de la Mission sera le couronnement de notre travail en Afrique.

Cet ouvrage a été rédigé en 2003 ou 2004. La crise de 2008-2009 ne fait que confirmer la thèse de l’auteur. Ce livre mérite d’être trouvé dans la bibliothèque de chacune de nos maisons et lu par tous ceux qui s’intéressent à l’Afrique et à la Mission (même s’il ne parle jamais de cette dernière !).

Ralliement mai – juin, n°3-2010

Publié le 17 juin 2010 par René Soussia