L’Eglise où Jésus est vraiment Seigneur

Parmi nos voisins de quartier en Centrafrique [1], il y en a un qui n’est pas comme les autres. Un écriteau sur un panneau en bois le présente à tous les passants : « L’Eglise où Jésus est vraiment Seigneur », la version anglaise mentionne : « The Church where Jesus is truely Lord ».

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Panneau religieux à Lomé.
Photo Jean-Marie Guillaume

C’était une maison familiale rachetée par un businessman ; son business est l’élevage de poulets. La maison a été ensuite entièrement aménagée. De l’extérieur on ne voit qu’un grand hangar, comme un poulailler. Mais à l’intérieur, on a affaire à une église, appelons-la ainsi pour ne pas dire « secte », une église avec une résidence familiale juxtaposée. Notre nouveau voisin a d’abord installé un élevage de poulets de chair, comme on dit en Centrafrique. Il fait venir des poussins couvés de Douala, au Cameroun voisin, il les élève chez lui et les revend sur les marchés de la place. Un poulet de chair coûte environ 3500 à 4000 F CFA [2] et, aux veilles des fêtes de fin d’année, le prix peut parfois doubler. On n’avait jamais vu un élevage de poulets dans notre quartier. A vrai dire, l’élevage s’est vite avéré n’être qu’une activité secondaire de notre voisin businessman. Celui-ci est un homme dans la quarantaine. Il est originaire du Nigeria. Ce n’est pas qu’un éleveur de poulets de chair. C’est plutôt un pasteur, le pasteur de « L’Eglise où Jésus est vraiment Seigneur », une Eglise aux origines peu connues.

Tout a commencé un soir par une « campagne d’évangélisation », un rassemblement au cours duquel des dizaines de personnes se sont retrouvées pour des prières, des prêches, des chants et des danses aux sons des tam-tams. La sonorisation résonnait à fond dans le quartier qui d’ordinaire est calme. Tout avait été bien orchestré et bien préparé ! Attirés par les chants et le crépitement des tam-tams, les curieux sont vite arrivés chez notre voisin. Les adeptes, eux, sont de divers horizons. Pour la plupart, ce sont des femmes, des jeunes sans emploi, des étudiants, mais aussi des adultes en difficulté de vie. A voir de près, beaucoup d’adeptes sont des chrétiens catholiques qui cherchent ailleurs ce qu’ils ne peuvent plus espérer trouver chez eux…

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Les annonces des panneaux religieux se fondent dans le paysage de Lomé.
Photo Jean-Marie Guillaume

Le pasteur, ou le « prophète » comme certains l’appellent, prêche en anglais et la traduction est faite en sango, la langue nationale de Centrafrique, par un assistant natif du pays. Tous les thèmes sont abordés, toujours avec des références aux Saintes Ecritures : la vie matrimoniale (comment trouver le bon mari en Jésus, comment trouver la bonne épouse en Jésus), le bonheur, l’emploi, la procréation, la guérison de toute sorte de maladie… Le pasteur prodigue toujours, grâce à des « révélations », des conseils matrimoniaux, imposant par exemple, sous le coup d’une « inspiration divine », la fin d’une union, accusant au passage tel parent d’être le coupable des malheurs, ou telle Eglise de ne pas enseigner la vraie doctrine de Jésus.

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Panneau religieux à Lomé.
Photo Jean-Marie Guillaume

Après la prédication du pasteur vient le temps des témoignages. Le pasteur invite les personnes qui le désirent à raconter leurs expériences, les actions de Satan d’abord et ensuite les bienfaits de Jésus dans leur propre vie. Il lui revient de réconforter chacun. Il assure l’assemblée de ce que Jésus va faire ou est capable de faire dans la vie de chaque adepte. On pratique comme des mots magiques les acclamations rythmées de « Amen ! » et de « Alléluia ! » à chaque phrase de « l’homme de Dieu ». Pour la toute première campagne d’évangélisation, le pasteur avait réservé une bonne surprise à tout le monde : il a fait don d’un poulet à chacun, à défaut de multiplier le pain et les poissons, comme Jésus, pour nourrir la foule affamée. Cette largesse a dépassé les frontières du quartier et n’a pas manqué d’attirer, le week-end suivant, d’autres adeptes qui espéraient avoir eux aussi un poulet de chair…Ils avaient oublié que Jésus n’a pas multiplié le pain et le poisson tous les jours !

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Enseigne religieuse à Lomé.
Photo Jean-Marie Guillaume

Chaque samedi, nous avons droit à une « campagne d’évangélisation » du même genre, une sorte de tapage bien rythmé, qui s’entend de loin. La structure des séances de prière est toujours la même : chants d’animation, prière de louange, prédication du pasteur suivie de l’exhortation, quête et dons divers pour le pasteur, prière de délivrance et enfin bénédiction individuelle avec de l’eau bénite. Le tout est toujours ponctué par les acclamations « Amen » ! et « Alléluia » !

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Photo sma Strasbourg

Une fois par mois est organisée une autre campagne, qui draine plus de monde. C’est la « campagne de guérison et de délivrance ». Elle a souvent lieu le samedi soir et peut durer jusqu’au petit matin. Tant pis pour les voisins en quête de sommeil tranquille ! Avec la crise économique, accentuée par les soubresauts politico-militaires interminables en Centrafrique, les campagnes de guérison sont bien prisées par certains Centrafricains, qui voient en « l’homme de Dieu » la solution à leurs problèmes. Dans « l’Eglise où Jésus est vraiment Seigneur », on croit que la guérison est vraiment possible, « au nom de Jésus » : on croit qu’au seul nom de Jésus, on peut guérir du paludisme, de la tuberculose, des hémorroïdes, du diabète, de la dépression et même du sida… Jésus est vraiment Seigneur ! Et le pasteur a le pouvoir de défaire les nœuds, de déjouer les mauvais sorts jetés par le voisin, par la belle mère ou par la rivale…

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Enseigne religieuse à Lomé.
Photo Jean-Marie Guillaume

Les séances de prière dans cette église semblent être des moments de fête et de retrouvailles. Hormis quelques curieux qui viennent de temps en temps pour voir ce qui se passe, les adeptes sont presque toujours les mêmes ; ils semblent tous se connaître. Ils font parfois du porte-à-porte pour visiter ceux qui sont absents et créent ainsi un élan de solidarité. Ils aiment s’appeler « frères » et « sœurs » et donnent l’impression d’être très solidaires entre eux. Les prières de guérison sont ouvertes au public mais les « patients » viennent très souvent du cercle des adeptes. Le pasteur prend son temps pour s’occuper de chacun d’eux, il le touche, fait une exhortation et une prière sur chaque personne. Aux uns il peut prescrire un jeûne, aux autres une prière de délivrance, tout dépend de la nature de la maladie (pathologie ou possession diabolique). Même des malades gravement atteints se voient parfois conseillés d’observer un jeûne strict pour plusieurs jours, ne prenant ni aliments ni boissons. La guérison est à ce prix ! « L’Eglise où Jésus est vraiment le Seigneur » a encore de beaux jours devant elle. Et cela fait la joie de ceux qui s’en remettent aux prières de délivrance et aux bénédictions d’eau bénite.

Terre d’Afrique, juin 2010

[1] C’est à Bangui. J’évite toutefois de donner des précisions sur le lieu par peur de représailles, car on ne sait jamais !

[2] 5 à 6 euros.

Publié le 15 juin 2010 par Justin-Sylvestre Kette