L’anticonformisme de Jésus

30ième dimanche
Textes : Jr 31, 7-9 ; Hb 5, 1-6 ; Mc 10, 46b-52

La société nous a habitués au politiquement correct. Personne ne veut exhiber sa misère. Cette mentalité se retrouve à tous les niveaux de notre comportement. Nous voulons faire bonne figure et bien paraître aux yeux des autres. Aussi chacun s’efforce-t-il de garder le couvert sur les zones d’ombre qui caractérisent sa vie. Au niveau de la communauté, un mécanisme de régulation est mis en place pour écarter du système tous ceux qui n’y trouvent pas leur place, tels que des mendiants, des handicapés, des SDF, des laissés-pour-compte et ceux qui sont considérés comme les rébus de la société.
Les compatriotes de Jésus ne font pas exception à la règle. Dans la logique discriminatoire qui distingue les bonnes gens du commun des mortels, la foule s’offusque de l’irrévérence de Bartimée, mendiant aveugle assis à la porte de Jéricho, et elle n’hésite pas à le rappeler à l’ordre. La cécité de ce dernier l’isole du reste de la communauté. Certains n’hésitent même pas à y voir le signe de son état de pécheur. Pensons à la question des disciples à Jésus au sujet de l’aveugle de naissance : « Maître, pourquoi cet homme est-il né aveugle : à cause de son propre péché ou à cause du péché de ses parents [1] ? » Dans cette logique du bon et du méchant, l’aveugle est vivement rabroué. « Beaucoup de gens l’interpellaient vivement pour le faire taire [2]. » Le message semble assez clair : pour qui te prends-tu ? Ta place n’est pas ici avec nous. Retire-toi d’où tu viens.

A cette conscience d’autosatisfaction de la foule, Jésus renverse les valeurs sociales et oppose une autre conception de la respectabilité. La grandeur de l’homme ne tient pas à son appartenance sociale, mais au fait qu’il est fondamentalement à l’image et à la ressemblance de Dieu. Jésus rend à cet homme laissé au ban de la société, comme le manifeste sa position au bord de la route, sa dignité d’enfant de Dieu. Le geste de Jésus est significatif à double titre : non seulement sort-il Bartimée de son isolement et l’intègre-t-il à la communauté des vivants, mais il lui ouvre surtout d’autres perspectives d’avenir : « Va, ta foi t’a sauvé [3]. » Fort de la grâce de Dieu qui lui redonne l’usage de sa vue, il peut désormais s’engager à la suite du Christ et témoigner de ses bienfaits. Les convictions de l’aveugle sont fortes et sa détermination indiscutable. Il se dépouille de tout, même de sa propre sécurité, pour se mettre à la suite du Christ. En effet, il jette son manteau, son unique bien, et bondit à la rencontre du Christ. Ce dernier ne se laisse pas influencer par les barrières sociales que veulent imposer les gens qui l’accompagnent. Il transcende les réticences de la foule et invite l’aveugle à se mettre debout et à faire son propre cheminement. Jésus reconnaît la grande foi de cet homme à qui il propose le salut.

A la lumière de la prophétie de Jérémie, la guérison de Bartimée apparaît inéluctablement comme la réalisation des promesses de Dieu en faveur de son peuple. Dieu manifeste à tous égards sa grande bonté : il rassemble le peuple qu’il avait dispersé. Il se soucie du faible, prend soin de l’aveugle et du boiteux, aide la femme enceinte et protège la jeune accouchée. Quelle que soit la fragilité de l’homme, chacun peut compter sur la bienveillance du Seigneur. C’est d’ailleurs l’assurance que Dieu donne à son peuple : « Je vais les conduire aux eaux courantes par un bon chemin où ils ne trébucheront pas. Car je suis un père pour Israël [4]. »

La sollicitude de Jésus à l’égard de Bartimée est à la mesure de celle que Dieu manifeste à son peuple Israël. Cette attention portée à l’autre dans ce qui fait son bien nous interpelle aujourd’hui dans notre manière de vivre l’Evangile. Suivre le Christ n’est pas seulement se satisfaire de grandes théories, mais surtout mettre en pratique le principe fondamental de l’amour qui se vérifie dans l’accueil de l’autre et le respect de nos différences mutuelles. C’est au nom de ce principe que Jésus établit un pont entre lui et ceux qui sont mis sur le ban de la société. Il va vers eux. Sortir de nos clichés, aller vers l’autre et le valoriser dans ce qui peut être son handicap, tel est le défit que le Christ nous lance aujourd’hui.

[1] Jn 9, 2.

[2] Mc 10, 48a.

[3] Mc 10, 52a.

[4] Jr 31, 9.

Publié le 26 octobre 2009 par Nestor Nongo Aziagbia