L’art nègre et nous

Dans les années 1966/67, le Père Eugène Woelffel avait accepté de donner plusieurs entretiens aux séminaristes sma de Saint-Pierre. L’une de ces interventions avait été publié par le Ralliement de l’époque [1]. En voici une nouvelle édition.

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Chemin de croix de Saint-Pierre.
Photo Marc Heilig

Au séminaire de la Province de Lyon, il y a un musée d’objets africains et parmi ceux-ci beaucoup d’originaux dont la valeur marchande actuelle évolue allégrement dans la sphère des dizaines de millions d’anciens francs. Je crois que ses fondateurs et donateurs, s’ils revenaient, en seraient les premiers surpris. Ayant des antennes en direction du « siècle » et animés par le seul souci de propagande et d’éveil de vocations missionnaires, la collection de ces objets devait démontrer à leurs yeux l’énorme fossé qu’ils croyaient exister entre ces « pauvres » Noirs et nous, les Européens, et susciter la pitié et la générosité.

Au début du siècle, l’exotisme était en vogue. La curiosité poussait beaucoup d’individus à scruter gens et choses encore peu connues de notre « Empire colonial ». D’ailleurs, se disait-on, dans ce musée les ethnologues et les anthropologues trouveraient ample moisson à études particulières.

A nous, séminaristes, on disait : voyez comme ces gens sont frustes et encore très éloignés de nous... et, avec énormément de condescendance, les plus hardis osaient ajouter : voyez des exemplaires d’art nègre (sous-entendu essayez de mesurer ce qui reste à faire et quel chemin à parcourir). Aujourd’hui, en 1966, cette mentalité a bien évolué. Comment cela s’est-il passé ?

Le missionnaire n’avait pas besoin de ce luxe…

Autrefois, en ce qui concerne l’Art, nous les prêtres et futurs prêtres, nous nagions dans une espèce de rationalisme de mauvais aloi. Ce fut une période de splendide isolement. L’Art était emprisonné dans les limites matérielles d’une vague définition pieusement conservée dans les feuillets d’un manuel dont on n’osait tourner les pages sous prétexte que le missionnaire n’avait pas besoin de ce luxe. A priori, le Beau était trop cher et incompatible avec la pauvreté apostolique. N’était beau que ce qui était en tous points conforme au canon européen d’alors. Tout le reste était naïf et barbare. Sur le plan religieux, il était de bon ton de préférer les statues et les images genre Saint Sulpice. Vous savez, ces statues qu’avec du plâtre on coule dans un moule et dont le prix (et par conséquent la beauté) augmentait avec le dosage du plâtre et avec la multiplicité des coloris.

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Chemin de croix de Saint-Pierre.
Photo Marc Heilig

Au point de vue architecture, le raffinement de la beauté et son suprême degré de perfection se concrétisaient dans une ou une série... d’ogives dites gothiques. En dehors de ça, pas de salut ! Evidemment ! (si on songe aux coûteux échafaudages pour réaliser des ogives, on comprend que ce fût du luxe).
On raconte qu’un raseur aurait voulu savoir du Pape Jean XXIII le pourquoi du Concile. Brusquement celui-ci aurait ouvert une fenêtre et se serait écrié : voilà ce que ce sera !

Est beau ce qui vit et respire humainement

Cette anecdote est précieuse pour qui veut comprendre l’art nègre. Est beau, dit-on maintenant, ce qui vit et respire humainement. Non plus ce qui est conforme à d’inviolables canons arbitraires et abstraits ou ce qui est scrupuleusement conforme à la stricte réalité formelle (épidermique) des choses, mais conforme à ce que l’individu « sent » être beau. Ainsi le cercle éclate et s’élargit, et l’Européen, de maître absolu qu’il se croyait, devient un simple pion sur l’échiquier ou une portion intégrante de la grande mosaïque universelle.

Voyons l’image du diacre s’initiant au rituel du Saint Sacrifice. C’est entendu, il cherche à exécuter au mieux les gestes prescrits. Opposons-lui maintenant, et par image, un robot habillé comme lui et exécutant les mêmes gestes. L’assistant, ou mieux le spectateur ou scrutateur, aura bien vite saisi la différence entre les deux. Cette différence qu’il est malaisé de définir avec précision, nous la nommons aujourd’hui art ou sens du beau.

L’art nègre, un enrichissement pour la culture occidentale

Et c’est l’art nègre qui, pour une grosse part, a contribué à cette évolution dans l’estimative chez l’homme (principalement chez l’Européen). Nous savons qu’en peinture le Cubisme est né d’une révolte. Les artistes en « avaient assez » de devoir coincer leurs productions dans un immuable moule de normes conventionnelles où toute manifestation personnelle de vie était absente par la force des choses. Le grand Art était devenu travail de robot et son inspiration dépendait exclusivement du muscle et de la description littérale de l’objet.

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Chemin de croix de Saint-Pierre.
Photo Marc Heilig

Face à ce fatras, les statuettes d’art nègre présentaient la nouveauté d’être confectionnées en prenant soin de considérer la matière utilisée et selon des plans et des proportions « inventés ». On imagine aisément le coup de foudre lors de cette découverte et la frénésie avec laquelle on se lançait désormais dans de nouvelles créations avec l’ivresse d’une liberté retrouvée. (Mais en définitive ce qui subsistera du cubisme, ce ne seront peut-être pas les œuvres mais certainement l’esprit nouveau et une compréhension élargie).
Aux statuettes, masques et autres objets d’art nègre, on découvrit une originalité « formidable », une richesse de pure plasticité et, dans leur composition, une monumentale symétrie malgré leurs disproportions et leurs dissonances. Derrière l’œuvre, on devinait l’homme, avec son atavique animisme traditionnel.
Ainsi pouvons-nous constater que, dans un cas précis au moins, des productions africaines ont apporté un enrichissement certain à la culture occidentale.

Devons-nous nous laisser hypnotiser part l’art nègre ?

Que non pas, ce serait un piège. Ce que nous voyons aujourd’hui chez les marchands n’est plus guère que de la production courante, si ce ne sont pas des falsifications. Le négoce a poussé les artisans à fabriquer des objets quelconques, des copies plus ou moins habiles (de l’art populaire, au sens péjoratif du mot). Pour eux aussi, l’intérêt commercial a prévalu sur le désintéressement spirituel. Chez eux aussi, la vie s’en est allée...

Un auteur a écrit : La force du métier acquis, la suffisance du maître ouvrier, la technique qui remplace l’inspiration, l’abus du raisonnement déductif qui se substitue à tout ce qui est imagination, poésie, croyance au surnaturel et à ce qui le dépasse, voilà ce qui a diminué la valeur artistique des artistes en général et des Noirs en particulier.

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Chemin de croix de Saint-Pierre.
Photo Marc Heilig

Nous, missionnaires et futurs missionnaires, nous pouvons, avec notre sincérité (je dirai presque « postconciliaire » si la sincérité était renouvelable), contribuer à donner un renouveau humain au rythme de la vie. Donner de la vie à ce qu’on entreprend. Çà, c’est beau.

Ralliement mars-avril, n°2-2010

[1] Ralliement n° 61, juillet 1966.

Publié le 3 juin 2010 par Eugène Woelffel