La Parole en crise : le cas de l’Eglise en Centrafrique

Témoignage donné par le Père Nestor, sma originaire de la République Centrafricaine, à la journée inter-Eglises organisée par la direction diocésaine de la Coopération Missionnaire à Saint Thomas, à Strasbourg le 20 juin 2009.

L’actualité m’a rattrapé. Alors que je m’apprêtais à faire un témoignage sur l’expérience de la Parole de Dieu par les mouvements ecclésiaux et les fraternités au sein de l’Eglise en Centrafrique, j’ai été interpellé la veille par certains confrères africains qui m’ont demandé de faire le point par rapport à la situation de cette Eglise. La question est d’actualité. Elle a d’ailleurs été largement commentée dans les médias ici en France. Il suffit de parcourir certaines revues telles que La Croix [1] et le Témoignage chrétien [2] pour voir l’intérêt qu’a suscité ce que beaucoup qualifient de crise du clergé diocésain centrafricain.

Pour ceux qui se sont intéressé à la question ou ont lu les différents articles, il apparaît évident que la mise en cause assimile le clergé diocésain centrafricain à une bande d’immoraux qui sont incapables de tenir leur promesse de chasteté et de célibat. Ils se compromettent avec des liaisons illégitimes et entretiennent femmes et enfants. Voilà les accusations qui sont portées contre le clergé diocésain. En réponse à ces accusations, celui-ci contre-attaque dans une lettre adressée au cardinal Dias où il étale aussi les faiblesses morales de certains missionnaires parmi les ténors de ceux qui pointent le doigt contre eux.

On dirait que c’est la réponse du berger à la bergère. Il faudrait, à mon sens, voir dans cette réaction un cri d’exaspération du clergé centrafricain contre ce qui est considéré comme la politique d’un poids et deux mesures menée par Rome en Centrafrique.

Force est de constater que sur les neuf diocèses de Centrafrique, plus de deux tiers sont tenus par des missionnaires : deux capucins italiens, un salésien belge, deux comboniens [3] et deux spiritains [4]. Les religieux et les religieuses sont perçus par Rome – et certains se perçoivent eux-mêmes - comme le modèle de vertu en comparaison du clergé diocésain qui croule sous le poids du péché de la chair.

JPEG - 43.7 ko
Dessin A. Audiffret

Il n’est point de mon intention de faire l’apologie du clergé diocésain, ni d’excuser certains abus d’ordre moral dans le comportement des prêtres diocésains centrafricains. D’ailleurs dans la lettre qu’ils ont adressée au cardinal Dias, ils ne s’en cachent pas. Cependant ils refusent la facilité ou la tentation de tout généraliser et de mettre tout le clergé diocésain centrafricain dans le même sac de l’immoralité.

Toutefois, je tiens à rappeler que cette crise est l’expression d’un malaise qui couve depuis longtemps entre le clergé diocésain et les missionnaires expatriés. Déjà le 1er décembre 1949, Barthélémy Boganda, président fondateur de Centrafrique et premier prêtre oubanguien, exprimait son agacement à ce sujet dans une lettre explicative à Mgr Joseph Cucherousset, alors qu’il lui présentait sa démission des ordres [5]. Il fustigeait l’hypocrisie des missionnaires dans leur comportement vis-à-vis des Oubanguiens, entendu habitants de l’Oubangui-Chari, ex-colonie française qui prit le nom de Centrafrique à l’indépendance.

Pour ma part, je situerai ce malaise dans une profonde crise de confiance entre les missionnaires et le clergé diocésain, sur fond d’accusation et de contre-accusation. Où est la Parole de pardon et de miséricorde, pourrait-on se demander ? Qu’a-t-on fait des préceptes évangéliques qui invitent à ne pas juger ni condamner, mais à pardonner et à enlever d’abord la poutre qui est dans son œil avant d’ôter la paille qui est dans l’œil du voisin [6] ? Cette approche de miséricorde doit se vivre dans la Vérité, qui seule rend libre [7]. C’est dans la recherche de cette Vérité qu’ensemble, clergé diocésain et missionnaires, redécouvriront la Parole de guérison et de réconciliation qui donne Vie.

Aussi je reste convaincu que cette crise qui secoue actuellement l’Eglise en Centrafrique déclenchera le renouveau nécessaire à son rayonnement.

Ralliement 5, septembre – octobre 2009

[1] Frédéric Mounier, L’Eglise centrafricaine secouée par une grave crise, 28.05.09.

[2] Jérôme Anciberro, « Centrafrique : prêtres en grève », n° 3351 du 04.06.2009.

[3] Un Italien et un Espagnol.

[4] Un Allemand et un Centrafricain.

[5] Jean Dominique Lenel, B. Boganda : Ecrits et discours, Paris, Ed. L’Harmattan, p. 237-244.

[6] Mt 7, 1-5.

[7] Jn 16, 13.

Publié le 20 septembre 2009 par Nestor Nongo Aziagbia