La Toussaint, une fête aux racines profondes

Les Anglais appellent l’automne : the « fall »… littéralement la « tombée » de l’été ou de la belle saison.

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Photo sma

Nous savons que le christianisme a « christianisé » les antiques coutumes et fêtes celtes, romaines et autres. Toutes ces fêtes étaient principalement des fêtes rurales, liées aux changements de la nature et autres solstices. Les changements de saisons ont toujours inquiété les esprits de gens qui se posaient invariablement la question : « la belle saison va-t-elle revenir et la terre refleurir ? Allons-nous survivre encore une fois aux brumes de l’automne et au rude hiver enneigé ? »

Alors ils ont placé une fête ou une cérémonie à la charnière des saisons. Ainsi les Celtes, nos ancêtres, avaient une fête du passage des moissons vers le repos de la terre et le sommeil de l’hiver qu’ils ont appelée « samain » ou « samhuin », affaiblissement du climat ou « fall » en anglais. On dansait, et on dansait pour marteler le sol qui allait s’endormir, et on buvait de la cervoise [1], boisson fermentée qui devait régénérer l’âme de la terre afin que, régalée par ce doux breuvage, elle n’oublie pas les hommes dans la brume hivernale et revienne dès les premiers rayons de soleil

Cette célébration de l’automne se faisait sous diverses formes. Les enfants promenaient une betterave, la dernière tubercule récoltée, remplie de braise, symbole de lumière, de vie et de chaleur. C’était déjà « halloween » : « hallow eve », une « sainte » (hallow) nuit (eve)… On n’a rien inventé depuis lors ! Et en ces jours, il était interdit de porter la charrue au champ pour labourer. Car ce geste était considéré comme une blessure faite à la terre en repos et risquait de la rendre stérile.

C’était également le moment de maintenir vivant le contact avec ceux qu’on avait portés en terre, spécialement ceux de l’année en cours. On ouvrait leur tombe pour qu’ils puissent sortir et, pour une dernière fois, être en contact direct avec les vivants. L’angoisse d’une éventuelle vengeance des morts était omniprésente. On les imaginait partout, dans les buissons, les haies et les maisons… Il ne fallait rien déranger, afin que le mort se reconnaisse chez lui. Et surtout, il ne fallait pas balayer, pour ne pas mettre les âmes dans la poussière et les dégager ensuite dehors… Suprême affront !

Voici donc l’humus et le terreau de nos antiques fêtes populaires que le christianisme a « christianisées » par la fête de la Toussaint… Car un « saint » n’est plus dangereux. Au contraire, il devient bénéfique. L’Église a donc eu cette idée géniale de situer en ce jour du « samhuin », en ce jour où l’on craint que la terre ne meure, la fête de la vie, la fête de la communion de tous les vivants et de tous les saints groupés autour du Christ, que les Grecs appellent « Pantacrator », le maître triomphant du ciel et de la terre… Sans oublier les défunts. On n’ouvre plus leur tombe, mais on la fleurit. Car eux aussi sont sanctifiés et continuent à vivre là où ils ont vécu et aimé, au milieu de leur famille, de leurs amis et de la communauté chrétienne.

En fait, c’est l’apôtre Paul l’instigateur de cette fête de la communion de Tous les Saints. Souvent, il s’adresse aux chrétiens d’une communauté par ces mots : lettre aux « saints » qui sont à Ephèse. Et ils sont saints en effet, puisque nous devenons tous « saints » par le baptême dans l’eau et dans l’Esprit, par l’onction du Saint Chrême. La sainteté est ainsi le don mystérieux de l’Esprit en nous. Car personne ne peut devenir saint pas ses propres moyens !

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Photo L. Kuntz

La Toussaint est une puissante fête d’unité et de communion entre les vivants de cette terre et ceux de l’au-delà. Elle constitue le réel symbole de notre foi en la vie partagée en communauté familiale et chrétienne.

Cette fête, une fois de plus, nous situe au carrefour de plusieurs cultures qui sont loin de s’exclure. Elle nous montre la rencontre étroite et le métissage entre les cultes et la pensée religieuse et symbolique de nos ancêtres avec le souffle de la dynamique chrétienne.

Terre d’Afrique Messager septembre 2009

[1] Les Irlandais ont gardé cette « douce et joyeuse » coutume.

Publié le 6 octobre 2009 par Jean-Pierre Frey