Pistes pour un dialogue interreligieux...

La différentiation des imaginaires culturels comme gage d’authenticité pour un dialogue interreligieux. Application à l’espace Nord-Sud francophone [1].

Les titres des conférences académiques sont souvent un peu alambiqués. C’est bien entendu pour provoquer à la découverte d’un mystérieux discours que l’orateur forge à sa mesure. « La différentiation des imaginaires culturels comme gage d’authenticité pour un dialogue interreligieux… Application à l’espace Nord-Sud francophone » s’inscrit dans la droite ligne de cette pratique. Veuillez m’en excuser.

La différentiation est un concept qui s’oppose à celui de comparaison et pourtant l’un ne peut se passer de l’autre dans le cadre d’un dialogue culturel. Si le dialogue n’est pas possible, on peut simplement constater un quiproquo. On va donc s’ignorer à propos de ce que l’on ne comprend pas de part et d’autre. D’une manière bien plus grave on peut aussi sombrer dans des propositions de pensées uniques ou bien entrer dans des conflits idéologiques désastreux.

Pour être franc, j’ai personnellement expérimenté ces cas de figure, mais dans un ordre différent de la présentation que je viens d’évoquer.
1° Le conflit herméneutique… J’étais jeune et bien assis sur mes certitudes, il m’était facile de ne pas être d’accord avec beaucoup de choses.
2° Le quiproquo… On ne s’est pas compris pour cause d’aberration, alors que dans le dialogue nous savions que chacun avait raison à sa manière.
3° Plus tard, l’art de la différentiation culturelle est devenu la joie de ma vie car elle permettait un progrès réciproque dans la pensée des uns et des autres.

Quant à la pratique de la comparaison par l’exercice inductif de l’analogie, on en dira ce que l’on voudra d’un point de vue analytique et déductif, elle est indispensable à l’expression des diversités culturelles d’où qu’elles viennent. Cela s’impose surtout si leur efficience est avérée de manière critique. Par exemple : la critique inductive vaut la critique déductive mais les deux ont contribué à forger au fil des siècles la culture occidentale et à expurger de nombreuses incompatibilités ontologiques. Les dernières en date sont celles du nazisme et du marxisme-léninisme qui, une fois vaincus, ont ouvert les portes à l’Europe.

C’est le cas qui se pose aussi au vaste continent africain moderne où il est difficile de définir un consensus culturel, surtout si l’on comprend l’art d’y amalgamer la diversité des intimités initiatiques ou traditionnelles des uns et des autres avec des idéologies d’importation douteuses [2]… C’est aussi ce qui, à mon sens, fait défaut au discours religieux catholique officiel, qui souffre d’un manque de visions pluralistes des faits religieux et culturels dans sa pratique pastorale. Je n’approuve donc pas l’idée d’un globalisme soi-disant universel comme on a trop tendance à le prôner notamment sur des concepts comme celui de la famille ou de la fraternité. C’est ce qui motive ma provocation au droit à la différentiation des cultures africaines.

[1] Cette conférence a été donnée le 28 novembre 2009, lors des Journées d’études sur la théologie africaine, qui se sont déroulées à Strasbourg.

[2] Je reste volontairement discret à ce sujet pour ne pas jeter d’huile sur le feu de susceptibilités conflictuelles graves.

[3] L’expression est de H. M. Stanley, Les ténèbres de l’Afrique, 2 vol., Hachette, Paris 1890.
L’évangélisation du royaume d’Alfonso Ie avec son évêque et fils Dom Enrique est une faillite dés 1555. On trouvera de plus amples renseignements en se reportant aux vol. 3-4-5 de la Nouvelle Histoire de L’Eglise, Seuil, Paris 1966 et années suivantes. Ainsi que dans R. M. Cornevin, Histoire de L’Afrique, Payot, Paris 1964 et dans P. Chaunu, Conquêtes et exploitations des nouveaux mondes, PUF, Paris 1971, ou dans J.-L. Miege, Expansion européenne et décolonisation, PUF, Paris 1971, ainsi que dans C. Coquery-Vidrovitch et G. Laclavère, Atlas historique de l’Afrique, Jaguar, Paris 1988.

[4] On trouvera une bonne bibliographie dans l’ouvrage de Jean Meyer, Esclaves et Négriers, Gallimard, Paris 1986.

[5] Pour une bonne introduction à la littérature négro-africaine, il convient de se référer à Lilyan Kesteloot, Histoire de la littérature négro- africaine, Karthala, Paris 2004. En ce qui concerne plus précisément notre sujet, il faut se reporter à Personnalité africaine et Catholicisme avec la poste face de L. S. Senghor en 1963 ; à Les religions africaines comme source de valeurs de civilisation, Colloque de Cotonou 1970 ; à Civilisation noire et Eglise catholique, Colloque d’Abidjan 1977. Ces ouvrages furent publiés par les éditions Présence Africaine à Paris.

[6] M Eliade, Traité d’histoire des religions, Payot Paris 1949, puis 64, 74, 77 et 83. La bibliographie de M. Eliade est trop abondante pour être citée ici. Celle de G Dumézil ne l’est pas moins. On retiendra simplement L’Idéologie des trois fonctions dans les épopées des peuples indo-européens, 1968, et Types épiques indo-européen. Un héros, un sorcier, un roi, 1971 chez Gallimard à Paris. Cette problématique a fortement influencé les premiers essais de liturgie inculturée dans l’ex-Zaïre, où le prêtre a revêtu les insignes de ces trois pouvoirs. La tentative n’a pas eu de suite. Pour E. Mveng, il faut se reporter à L’Art d’Afrique noire, Clé, Paris 1964 et Yaoundé 1974, et à L’Afrique dans l’Eglise, parole d’un croyant, L’Harmattan, Paris 1985.

[7] Cf. J. G. Frazer, dans L’homme, Dieu et l’immortalité, P. Geuthner, Paris 1928, p. 9, où il met en garde ses étudiants contre ce problème qui avait déjà opposé Aristote à Platon. C. Lévi-Strauss, Anthropologie Structurale, Plon, Paris 1958 et 1974.

[8] E. Evans-Pritchard fait le point sur la question dans Les anthropologues face à la l’histoire et à la religion, Collectif. PUF, Paris 1974. P. Tempels a été édité par Présence africaine, Paris 1959 et A. Shorter par le Cerf dans la collection Cogitatio fidei.

[9] B. Holas Les Sénoufo (y compris les Minianka), PUF, 1e édition, Paris 1957 et P. Knops Les anciens senufo, 1923-1935, Afrika Museum Berg En Dal, NL, 1980.

[10] Colloque de Strasbourg, Cerf, Paris 1997.

Publié le 17 juin 2010 par Jacques Varoqui