La merveille de Mamallapuram

L’Inde profonde du Sud Est s’ouvre sur trois espaces culturels majeurs, Pallava, Chola et Pandya, du nom des trois dynasties qui ont marqué de leur empreinte l’Etat du Tamil Nadu [1]. L’espace Pallava s’est développé autour de Kanchipuram, capitale de la dynastie. Elle s’est offert une ouverture sur le golfe de Bengale, avec la cité portuaire qui porte un nom double, Mamallapuram ou Mahabalipuram [2].

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Le temple et le bas-relief rupestres.
Photo M. Schneider

Le bas-relief rupestre
Dans cette ville, très vite vous êtes arrêtés par une gigantesque façade rupestre de 27m de long sur 9 de large. Une BD en 3D. Et vous n’arrêtez pas de regarder… un spectacle vivant défile devant vos yeux médusés. Le dessin animé a gardé intact tout son secret, puisque il est appelé tantôt la pénitence d’Arjuna, tantôt la descente du Gange. Libre à vous de baptiser la frise autrement !

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Le bas-relief.
Photo M. Schneider

Elle offre un décor magnifique quand, au mois de janvier, l’office de tourisme dresse un podium géant pour accueillir, à la tombée de la nuit, le festival des danses traditionnelles. C’est le matin, quand la roche boit goulûment les rayons du soleil, qui donne aux sculptures tout leur éclat et leur relief.

Une faille sectionne le bloc de haut en bas en deux parts asymétriques. A la faveur de la victoire, en 642, du roi Narasimhavarman sur le roi Pulakesin II, des sculpteurs auraient été extradés comme trophées de guerre. Une surface vierge les attendait, où ils pouvaient exercer leur talent. Ce coup d’essai devint un coup de maître. Mais décryptons la frise.

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La partie gauche de la frise.
paradis originel, Arjuna et Shiva, temple de Vishnou.*
Photo J.-P. Frey

« Ceux qui vivent dans l’harmonie s’élèvent [3] »
C’est avant tout un panorama harmonieux qui se déploie devant vous. Nous sommes transportés dans un univers paradisiaque. Un retour au jardin d’Eden originel ! Nous contemplons un espace pacifié, où cohabitent les dieux, les demi-dieux, les nymphes, les animaux et les hommes sous le regard du dieu soleil, Surya et du dieu lune, Chandra. La violence a été éradiquée, les gazelles se risquent dans les parages des lions et rien ne se passe. Ce monde est bien dans la tradition de la pensée jaïn, où la non-violence (ahimsa) est la vertu par excellence. Le prophète Isaïe avait bien annoncé le jour où « le loup habitera avec l’agneau, la panthère se couchera avec le chevreau. Le veau, le lionceau et la bête grasse iront ensemble [4]. »

« Celui qui abandonne tous les désirs obtient la paix [5] »
L’œuvre est un appel à se lancer dans la conquête de soi, à la recherche du royaume secret, le divin en nous. Le yoga, entre autre, est un chemin vers soi. Admirez le yogi dans la partie supérieure, à gauche de la faille ! Il s’est rendu dans les hauteurs, là où vit le dieu Shiva, sur le mont Kailasa, pour un temps d’austérité à base de jeûne, de méditation, et de postures. Le voilà purifié. Il peut paraître devant Shiva en ascète et lui montrer ses côtes. Dans la posture de yoga du vrksasana, la position de l’arbre, il vient quêter l’arme de l’immortalité. Le yogi décharné représente Arjuna. Dans l’épopée du Mahabaratha, Arjuna, qui fait partie du clan des Pandavas, doit affronter dans une guerre fratricide ses cousins Kaurava. Il ne peut se lancer dans une telle aventure. Il rêve d’immortalité et pense la trouver auprès de Shiva. Celui-ci consent, dans un geste d’accueil de sa main gauche, à lui offrir son arme, celle qui déjoue toutes les attaques.

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Arjuna devant Shiva.
Photo J.-P. Frey

Faut-il mettre l’accent sur Arjuna ou sur le Gange ? La faille centrale célèbre la déesse Ganga. Le roi mythique Bhagiratha a voulu donner à ses ancêtres une sépulture en conformité avec la tradition hindoue. Pour emporter les cendres de ses ancêtres, il implore le dieu Vishnou d’envoyer du haut du ciel les eaux de Ganga. Il sent bien que les flots se transformeront en déluge. Pour éviter la catastrophe, il se tourne vers Shiva pour dompter les eaux. Le voilà prêt à toutes les austérités, en posture de l’arbre. Sera-t-il exaucé ? Shiva offre sa chevelure pour ralentir et canaliser les flots divins. La faille met en exergue Shiva qui empêche le déluge. Shiva, le dieu destructeur est entouré de nains, les nagas. Il a son fan club et sa cour. En descendant d’un cran, sous le yogi, une antilope tente la traversée du précipice.

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La faille centrale.
Photo J.-P. Frey

« Toutes les fois où l’ordre du monde chancelle, je me produis moi-même [6]. »
Le petit temple qui se trouve en dessous est dédié à Vishnou, le dieu préservateur, qui est exposé dans la cella, au creux du temple. Les pèlerins convergent vers ce saint des saints qui porte le nom de garbhagriha. Il est la matrice où s’expose le dépôt sacré. A proximité, sur la gauche, un brahmane est plongé dans la méditation. Vous le reconnaissez à la posture du padma asana, la position du lotus ; sa tête est ornée d’un chignon, appelé kudumi, qui signe l’identité du brahmane.

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Le temple de Vishnou.
Photo J.-P. Frey

Le bas-relief nous introduit dans un univers multireligieux. L’atmosphère qui s’en dégage respire le jaïnisme, où le respect de la vie est total. Shiva a ses adeptes, les « Naayanmaars », et Vishnou a les siens, les « Alvars ». La tolérance est génératrice d’harmonie et favorise le « vivre ensemble ».

« L’ignorance est, pour la connaissance, un voile opaque [7]. »
Mais ne soyons pas dupes ! Les ascètes escrocs savent se nourrir de la crédulité des gens. Dans le bas du tableau, à droite de la faille, à la hauteur des défenses de l’éléphant, vous avez le chat qui se lance dans un exercice de yoga. Son âge ne lui permet plus de chasser les souris qui, tranquillement, dansent autour de lui. Le stratagème marche, les souris s’approchent de plus en plus, jusqu’au moment où elles se font croquer, victimes de leur crédulité.

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La ruse du chat.
Photo J.-P. Frey

Mamallapuram vaut le détour. La ville vous introduit dans l’imaginaire indien. C’est précisément cet imaginaire qui fédère les gens de toutes races, de toutes couleurs, de toutes religions.

Terre d’Afrique, mars 2010

[1] La capitale du Tamil Nadu est Chennai, anciennement Madras.

[2] L’Inde du Sud regorge de nom-dominos car la langue tamoule, privilégiant la concaténation, met souvent bout à bout plusieurs mots pour en former un nouveau. Ainsi, Mamallapuram associe trois mots, grand + lutteur + ville, et Mahabalipuram fait de même avec grand + souverain + ville. Le titre de grand lutteur fut décerné au roi pallava Narasimhavarman, qui partagea la passion de son père Mahendravarman pour les arts.

[3] Citation du Mahabaratha.

[4] Is., 11.6.

[5] La citation complète, tirée du Mahabaratha est : « Celui qui, abandonnant tous les désirs, vit libre de toute entrave personnelle et de tout égoïsme, celui-là obtient la paix. »

[6] La citation complète, tirée de la Bhagavad Gita, est : « Toutes les fois où l’ordre du monde chancelle, que le désordre se dresse, je me produis moi-même. »

[7] La citation complète, tirée de la Bhagavad Gita, est : « L’ignorance est, pour la connaissance, un voile opaque, et plonge ainsi les créatures dans la plus noire confusion. »

Publié le 24 mars 2010 par Marcel Schneider