La mission, une affaire de « trucs » !

A l’issue d’une récente rencontre avec des prêtres africains aux études à Strasbourg, une personne proche des milieux missionnaires et de la coopération inter Eglises me confia : « On dirait que la mission est une affaire de trucs ! » Ce propos me mit en ébullition.

Chacun fait effectivement « son truc » dans son coin. Puis les responsables réclament sans cesse des « états » sur les « trucs » qui se font à la base, comme si ces inventaires tenaient lieu de politique pastorale ou missionnaire dans nos paroisses, nos diocèses ou nos congrégations. Même au sein de ces dernières, chacun poursuit son idée, fait ses « trucs », définit ses projets et les heureux bénéficiaires de ses libéralités financières, sans consulter ses responsables ou en parler avec ses confrères.

Si je me réfère au dictionnaire, je découvre que ce mot est longtemps associé au « jeu » (de cartes, de billard), même aux jeux érotiques ! Il désigne alors une façon d’agir qui requiert habileté, adresse, astuce et relève un peu de la combine et de la ruse. Le truc permet d’obtenir un effet particulier, destiné à créer l’illusion. C’est notamment le cas de la prestidigitation et de tous les truquages ! Aussi se garde-t-on bien de révéler son truc ; on tisse le secret autour de lui comme s’il s’agissait de quelque chose d’inavouable. Et si cet esprit se perpétuait dans nos « trucs » pastoraux, missionnaires, humanitaires ou éducationnels ? La mission n’en a-t-elle pas souffert malgré elle ?

Les missionnaires et leurs trucs ! Chacun trouve ses sources de financement et d’aides, crée ses réseaux dans le plus grand secret, comme s’il fallait se soustraire à la jalousie du voisin ou des responsables de l’Institut. Ensuite, il est le seul à définir ce qu’il va faire de la manne ramassée, quitte à créer des rivalités entre ses bénéficiaires ou à se faire exploiter naïvement. Il ne se soumet à aucun discernement ni à aucun contrôle ; c’est son truc ! J’ai vu des confrères et des abbés africains remplir des containers entiers de tout ce qu’ils avaient ramassé dans les familles et les paroisses de la région, et revenir à intervalles réguliers pour en remplir d’autres. Cela leur permet de se présenter devant les fidèles ou leurs compatriotes comme des Messies, qui distribuent magnanimement ce qu’ils ont collecté dans le pays de cocagne des Blancs. Vous le sentez : c’est toute une vision et une pratique de l’humanitaire, de la « charité chrétienne », de la mission confiée par Jésus à son Eglise, qui sont malmenées par ces « trucs ».

Je comprends mieux désormais l’importance et la nouveauté des précautions et des consignes prises par Jésus au moment d’envoyer ses disciples en mission. D’abord, il juge utile de s’entourer d’une équipe de collaborateurs car l’annonce, le témoignage, la prédication, ne sont pas le fait de gens isolés, mais de communautés. Ensuite, ce n’est pas Jésus qui tient la bourse, fait des dons aux pauvres et gère l’argent du groupe. En outre, il insuffle un esprit aux missionnaires, qui devrait limiter l’âpreté au gain et la course aux aides. Partez donc sans argent, ni besace, ni réserves de vêtements ou de nourriture. N’utilisez aucun moyen de pression (Dieu sait si l’argent en est le principal !), de séduction, de chantage pour vous attacher les gens. Ils deviendraient vos obligés, vos clients, vos débiteurs, et non les disciples de Jésus. Ne faites pas cas de savoirs supérieurs, infaillibles, définitifs. Présentez-vous humbles, pauvres, les mains nues dans la rencontre. Voilà « un truc » pas souvent utilisé !

« Là où vous entrez, dites : « Paix à cette maison » et demeurez-y. » Il s’agit d’abord d’entrer dans la « maison », c’est-à-dire dans l’intimité de l’autre, son histoire, sa conscience, non par force, mais au bout d’un long dialogue, d’une écoute patiente et respectueuse, d’une hospitalité réciproque. Tout cela vécu dans l’humilité, la douceur, la tendresse, la compassion. Puis, de servir l’unité et la réconciliation intérieure de l’interlocuteur, de diminuer sa violence et, en cultivant sa douceur, de l’aider à produire sens et espérance, puis à devenir lui-même acteur de partages et de solidarités dans son environnement social, religieux.

Vous croyez vraiment que des techniques et des trucs suffisent à cela ? Il faudrait peut-être y réfléchir ensemble.

Publié le 7 juillet 2009 par Jean-Paul Eschlimann