La parole qui libère

C’est par ses racines que l’arbre tient débout.
Mais la parole cachée, elle, fait tomber l’homme [1].

Responsabilité collective ou individuelle ?

La parole cachée fait tomber l’homme, surtout lorsqu’elle concerne le mauvais passé du clan ou de la famille. Daniel disait : « A nous la honte au visage à cause de nos péchés ». Solidarité dans le mal et le péché ou responsabilité individuelle ? La question a été résolue dans la théologie juive par Jérémie et Ezéchiel, dans le Nouveau Testament par Paul.

Les paroles du prophète Daniel ont réveillé en moi quelques réflexions sur les nouvelles Eglises qui poussent en terre d’Afrique. On les dénigre dans la prédication des Eglises établies, peut-être parce qu’on manque d’imagination pour adapter l’Evangile aux besoins de nos peuples africains. Les nouvelles Eglises, par contre, comblent ce vide. Elles le font même bien et répondent ainsi à une quête de sens qui tient compte de l’univers traditionnel africain. Celui-ci, il faut bien l’admettre, joue depuis toujours un grand rôle dans la vie quotidienne : les représentations que l’Africain se fait de Dieu, de la vie, de la famille, de la mort etc., proviennent toutes de là, et non des catégories métaphysiques occidentales. Quiconque ignorerait cette réalité verrait son église se vider.

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Panneaux chez le guérisseur Hunor Desiadenyo.
Photo Paul Gbortsu

Chaque fois que je suis en vacances chez moi, au Ghana, des délégations de chefs de famille viennent me voir pour « casser » une malédiction qui est supposée bloquer le progrès de la famille ou du village. Ces gens éprouvent le besoin de guérir l’arbre généalogique. Mais comment pourrais-je le faire ? Je n’y suis pas préparé car mes études, en s’appuyant sur certains textes de la Bible [2], m’ont appris la théologie de la responsabilité individuelle. Les pasteurs des nouvelles Eglises excellent dans ce domaine, et mon cousin Hunor Desiadenyo [3] tout particulièrement. Pour eux, le sens de la communauté et de la communion, lorsque la séance commence, libère la parole qui guérit.

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Le guérisseur Honor Desidenyo.
Photo Paul Gbortsu

Dans notre numéro sur la médecine traditionnelle, nous avions évoqué l’idée que la maladie est en Afrique une tragédie, un scandale profondément lié aux punitions des dieux et des ancêtres. Elle a, en tout cas, une autre origine que le dysfonctionnement biologique du corps [4]. Un chrétien, en Afrique, restera toujours partagé entre une sorte de malédiction divine et la cause physique. Il vit alors dans une distorsion entre sa foi et la réalité. Pour combler ce manque de confiance en lui-même, il se tourne vers les Eglises de guérison ou les groupes de prières dits charismatiques.

Les raisons de ce succès

Je voudrais évoquer ici trois points qui peuvent expliquer l’explosion de ces Eglises et, dans le milieu catholique, du Renouveau Charismatique. Depuis la colonisation, la société a profondément changé sur la côte ouest africaine. L’impact social qu’avait la religion traditionnelle en tant que légitimation symbolique de la classe dirigeante a été bouleversé. Le christianisme s’est largement imposé comme religion dominante. Cela s’est fait assez rapidement grâce aux œuvres sociales et à l’éducation. La consolation qu’il offre aux pauvres par l’espérance d’un monde meilleur que celui des ancêtres lui a conféré un statut important. L’enseignement chrétien n’a pourtant pas réussi à pénétrer l’âme profonde de l’Africain. Le sacrement des malades, en particulier, n’a pas étanché sa soif de guérir son corps et son âme : le remède proposé ne parvient à soulager ni l’un ni l’autre. L’Africain reste toujours dans l’ignorance de la cause réelle de son mal, et celui-ci persiste. Ceux qui n’ont pas les moyens de se soigner meurent de maladies qu’on aurait pu facilement diagnostiquer et traiter. Les Eglises de guérison se font l’expression de la contestation des couches inférieures de la société : elles naissent d’une volonté de partage et de fraternité et apaisent à la fois le corps et l’esprit.

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Un legba.
Photo Paul Gbortsu

Le deuxième point est celui de l’autorité spirituelle. L’ancien système fonctionnait grâce aux pouvoirs occultes, mystérieux et divins, des sorciers, prêtres traditionnels et guérisseurs. Leur principal levier était la peur, essentiellement la peur de la mort. Le sentiment que tout ne se termine pas par la mort reste très vivace : elle est toujours considérée comme une rupture brutale dans la continuité apparente de la vie ; elle est révoltante, surtout pour les jeunes, et doit être radicalement évitée. Les Eglises de guérison et les nouvelles formes de la foi prétendent avoir une solution : elles disent apporter une guérison qui, instantanée ou lente, n’en est pas moins assurée. C’est un soulagement considérable de la détresse humaine et, quel qu’il soit, il explique qu’un nombre grandissant de ceux qui souffrent, chrétiens ou autres, soient attirés par ces propositions.

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La sirène, qui transmets les messages de guérison.
Photo Paul Gbortsu

Enfin, le dernier point est celui de l’identité et de l’intégration sociale. La maladie nous sépare de la communauté, ce qui est très difficile à gérer. Beaucoup de prêtres catholiques recherchent leur épanouissement personnel. Ils le font au détriment de ce que commande leur ministère, et avant tout de la pastorale et de la visite des malades, dont le but est précisément de soulager la peine et la misère. Nous le savons mais nous nous taisons, et ce silence coupable décourage nos chrétiens. Il les pousse vers d’autres sources de consolation. Les Eglises de guérison sont prêtes à les accueillir. Ils y trouvent un soutien moral et social, et peuvent cultiver leur identité selon l’image d’un Dieu désireux de remédier à leur souffrance. Qu’importe que ce soulagement soit illusoire : il est avant tout porteur d’espoir. Les adeptes s’y accrochent donc et s’engagent à tout donner.

La sécularisation de la vie publique a contraint le domaine spirituel à se focaliser sur l’individu religieux et croyant. Il y a une dimension mystique qui consiste à se vider de soi pour être rempli de la vie divine ou du divin. Aujourd’hui, le chrétien se détourne des institutions religieuses. Il ne cherche plus à valider ses convictions à travers elles, ce qui serait pour lui un conformisme inacceptable, mais plutôt dans un échange mutuel avec d’autres personnes. Cela lui permet d’affirmer son authenticité : participer à la vie d’une communauté dynamique valorise l’expression du soi.

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Le serpent est un médium qui permet de trouver l’origine des maladies.
Photo Paul Gbortsu

Pourtant, si l’expérience religieuse devient individuelle, elle donne aussi à chacun la possibilité de se fondre dans l’universel. L’homme devient plus responsable, il prend sa vie en main, il s’ouvre davantage aux autres au nom de la solidarité humaine. Dans ses relations avec les autres, il cherche surtout l’intérêt de tous. Il ne veut plus trouver le salut tout seul, mais en communion avec les autres. Il parle librement et il est guérit. Les nouvelles Eglises offrent la possibilité de cette validation personnelle avec le support de la communauté. Leurs procédés, qui jouent abondamment de l’émotionnel et du fusionnel, permettent de dépasser les limites du présent.

Terre d’Afrique, juin 2010

[1] Proverbe Ewe du Ghana.

[2] Par exemple Jérémie : « En ce temps-là, on ne dira plus : « les pères ont mangé du raisin vert et ce sont les enfants qui en ont les dents rongées ! » Mais non ! Chacun mourra pour son propre péché, et si quelqu’un mange du raisin vert, ses propres dents en seront rongées. » (Jr 31, 29 – 30).
D’autres textes, d’ailleurs, disent le contraire, comme le Deutéronome : « Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux et tu ne les serviras pas, car c’est moi le Seigneur ton Dieu, un Dieu jaloux, poursuivant la faute des pères chez les fils et sur trois et quatre générations s’ils me haïssent, mais prouvant sa fidélité à des milliers de générations si elles m’aiment et gardent mes commandements. » (Dt 5, 9 – 10).

[3] Hunor veut dire marabout ou guérisseur traditionnel.

[4] Cf Fabian GBORTSU, Médecine et médicaments traditionnels en Afrique, in Terre d’Afrique, mai 2008, p. 6.
Vous pouvez lire cet article sur ce site :
Médecine et médicaments traditionnels en Afrique
Il est suivi du témoignage d’un guérisseur traditionnel.

Publié le 15 juin 2010 par Fabian Gbortsu