Le Dieu du dehors

Un étrange survol de l’histoire de notre salut selon l’Ecriture.

Situation
Pendant ces quarante jours de Carême, qui fut un temps de méditation bien plus que d’ascèse, les rencontres autour de l’Écriture et autres partages d’évangile m’ont permis de me rapprocher un peu plus de cet étrange étranger de « Nazareth » dont nous venons de célébrer le « Passage ». Et je me demande si sa place, qui devrait être centrale dans notre Église, n’est pas aujourd’hui aussi négligée, ignorée, refusée ou marginalisée plus que par le passé. Je parle du Jésus des évangiles, et non de celui issu de l’élaboration de la pensée unique par les premiers grands conciles ou par une certaine théologie.
Je me permets de vous livrer ces quelques lignes in situ... De toute manière, je suis de plus en plus convaincu que toute vraie catéchèse ne peut être que biblique. C’est le Jésus des Écritures qu’il faut rencontrer et reconnaître, comme notre sœur Madeleine a su le faire au matin de Pâques. Et ce n’est pas évident !

I - Au commencement
Il est « sorti » de son ciel, ce Dieu, et il a créé le ciel et la terre en autonomie. En fait, il a harmonisé le tohu-bohu primitif - les eaux premières ou le magma - en mettant chaque chose à sa place, en couple ou en fonction binaire, comme un ordinateur : eau + terre ferme, lumière + ténèbres... Et, plus tard, mâle + femelle, homme + femme...

Il a créé par un simple « dire » (Verbe) : Dieu dit... et la lumière fut... ce fut le premier jour. Dieu dit encore : « faisons l’homme à notre image... » Chez Dieu, dire c’est faire. C’est fort !

Il a donc créé « hors lui » l’homme à son image, le 6e jour. Il a ensuite séparé en deux ce premier modèle d’homme, dans le sens de la longueur : un côté est devenu Adam, le mâle, et l’autre Eve, la femelle. On a assez malicieusement symbolisé cela par un os costal pris sur Adam, mais c’est un peu maigre pour expliquer toute la beauté féminine...
Il s’est reposé et s’est retiré discrètement le 7e jour pour respecter la liberté de l’homme à qui il avait confié la gestion de l’Eden.

Et voici que se produit le premier acte de dysfonctionnement dans cette harmonie où tout a été harmonisé et mis à sa vraie place. Eve prend la pomme qui ne lui appartient pas pour acquérir un rang qui ne lui était pas destiné et elle la partage avec son mari.

Un peu indolent, le mari, il faut bien le dire ! Eve est une « casseuse » d’harmonie, et Dieu les met tous deux à la porte... Adam et Eve deviennent ainsi les premiers errants et les ancêtres d’une multitude de SDF et de migrants en quête de bonheur et de gîte... ailleurs !

Au cours de son histoire, l’homme a réfléchi. Il a enfermé Dieu dans un lieu « bien délimité » qu’il nomme temple ou sanctuaire, un lieu aux limites sacrées, infranchissables du dedans et du dehors. Il l’a appelé « le Saint des Saints », ou encore « le tabernacle » cet endroit exigu qu’il a réservé à son Dieu. Et Dieu, qui s’est donné la peine de faire le ciel et la terre, est là, tout seul. Sauf une petite visite, bien compliquée selon les textes, que le Grand Prêtre de Jérusalem lui rendait une fois par an pour qu’il ne se fâche pas trop dans son enclos, qu’il pardonne les péchés par bouc interposé et se porte garant de l’ordre établi.

Mais Dieu, qui est présent partout et confiné nulle part, s’est vite détourné de l’ordre établi, c.à.d. de l’institution royale (qu’il n’a jamais approuvée) et sacerdotale.
En parallèle avec le prêtre et le roi, bien établis dans leur temple et palais respectifs, il a envoyé, une fois encore, sa Parole créatrice « en dehors » des institutions et il a appelé les prophètes, selon son libre choix, et non selon le vouloir royal ou sacerdotal. C’étaient des hommes puissants en « dire » et en « faire », comme le créateur. Pour la plupart, ils n’étaient liés à aucun lieu fixe, pour la simple raison qu’ils furent continuellement en fuite ou en exil. Car on les poursuivait parce qu’ils gênaient... Ils étaient donc mobiles par nécessité et SDF comme Elie et Moïse, par situation politique...
La majorité des prophètes a ainsi été persécutée, jusqu’à Jean-Baptiste à qui Hérode fit couper la tête pour plaire à une jeune créature qui dansait bien... Ils furent ainsi souvent les victimes du double pouvoir, royal et sacerdotal. C’est drôle… ces deux types de personnages - roi et prêtre - ne peuvent exister sans exclure ni persécuter, hantés qu’ils sont par la pensée unique générée par leur pouvoir.

II - Jésus de Nazareth - l’homme ouvert à l’autre
Avec les prophètes, cela n’a pas trop bien marché, encore qu’ils aient fait énormément pour encourager et consoler le peuple. Aussi Dieu a-t-il envoyé son Fils, une fois de plus « hors lui ». Celui-ci s’est inséré dans l’humanité, devenant l’un de nous, en une « chair » bien humaine, avec sa faim, sa soif et sa fatigue. Tout ce qu’il y a de plus friable et de plus fragile !... « L’un de nous sauf le péché », comme dit Paul : Celui qui n’avait pas connu le péché, il l’a, pour nous, identifié au péché, afin que, par lui, nous devenions justice de Dieu [1].
Un immense pas a été franchi : en Jésus, Dieu sauve l’homme, le « dire » créateur (Verbe) est devenu « parole de grâce » et de miséricorde... Parole de réconciliation ! Tout le Christ évangélique est là !

Sa mission
Le programme de sa mission, Jésus l’exposera à Nazareth, sa « patrie ». Et c’est Isaïe qui est son maître : ce programme est entièrement orienté vers l’homme, et non pas vers le « saint des saints » du Temple de Jérusalem, l’habitacle officiel de Dieu.
Il se rendit à Nazareth, où il avait été élevé, et entra, selon sa coutume, dans la synagogue le jour du sabbat. Il se leva pour faire la lecture,et on lui remit le livre du prophète Isaïe. Il ouvrit le livre et trouva le passage où il était écrit : L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a oint pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé pour proclamer aux captifs la délivrance, et aux aveugles le recouvrement de la vue, pour renvoyer libres les opprimés, pour proclamer une année de grâce du Seigneur Puis il roula le livre, le rendit au serviteur et s’assit. Les yeux de tous, dans la synagogue, étaient fixés sur lui. Alors il se mit à leur dire : « Aujourd’hui cette parole de l’Écriture, que vous venez d’entendre, est accomplie [2].

Tout est dit dans ce texte : les pauvres, les exclus, les prostituées, les publicains, tous les prisonniers, sous quelque forme que ce soit, il va les chercher là où il sont, sur les places publiques, dans les tavernes ou les maisons plus ou moins closes des publicains et de collecteurs-collaborateurs... Mais pas au Temple, puisque c’est le Temple qui les a exclus, en les classant parmi les « impurs », les non fréquentables : votre maître mange avec les impurs, diront les pharisiens aux disciples [3]...

Il va se faire le maître du sabbat et du pardon des péchés, mais aussi le maître de la mort et de Satan. Et, naturellement, ses activités seront complètement « hors Temple », parce que son sanctuaire sera constitué par les pécheurs rassemblés autour de lui, au bord du Lac ou sur une colline, et sa chaire sera une barque de Pierre amarrée au bord de l’eau. Il agira en totale dissidence et passera de longs moments de silence, de retrait et de prière pour rencontrer son Père qui est son vrai sanctuaire et pour faire sa volonté. Loin du Temple et au carrefour des nations, il deviendra ainsi un prophète dangereusement profane, parce qu’éloigné du Temple.

Il va rester ainsi « hors structure religieuse officielle », ad extra jusqu’au bout, tout en respectant les grands axes du culte juif. Contrairement aux usages, il va inaugurer son alliance avec « ceux du dehors », ces exclus rejetés du Temple et du sacerdoce comme le furent souvent ses ancêtres, les prophètes qu’il est venu accomplir, et non pas abolir. Et Matthieu, à l’autre bout de la chaîne, lors du jugement de vérité situera « le vrai disciple » exactement sous le même éclairage : Venez les bénis de mon Père... Car j’avais faim... et vous m’avez « libéré » en me donnant à manger [4] etc. Et le Notre Père deviendra la prière du comportement chrétien, donnée par Jésus qui nous invite à demander le pain avec modération, le pain de survie pour un seul jour, ce jour, et à le partager avec l’autre dans un même geste de réconciliation afin que la volonté du Père soit faite (Gethsémani) et que son règne vienne.

Aujourd’hui, on dirait qu’il a institué une religion « sécularisée », sans rites et sans mythes inutiles ou superflus, fondamentalement centrée sur l’homme en détresse qu’il invite à sa table pour partager le pain de son eucharistie, le mémorial de sa mort-résurrection sans discrimination ou exclusion. Mais pourquoi ?
C’est simple... Il a été envoyé pour redresser et mettre debout tout homme écrasé par la vie ou chassé et exploité par les puissants. La question qui se pose avec lui, c’est le choix entre une religion ad intra une religion de l’enclos et une mission ad extra, hors frontières. Il choisit la 2e solution. Sans cesse, il dira : allons ailleurs, il y a encore d’autres brebis que je dois rassembler [5].

Pour lui, rassembler ne veut pas dire « enfermer » dans un enclos « sacré », un sanctuaire, mais rassembler un peuple autour de lui en tant qu’assemblée de foi et de partage. Et ce peuple rassemblé, il fera à la fois un lieu saint et un moment de grâce. C’est ce peuple rassemblé qui sera l’église. Il les enseignera, les guérira et les nourrira avec cinq pains et quelques poissons, ou réjouira leur noce avec l’eau changée en vin. C’est pour eux qu’il a institué son « mémorial » du Jeudi Saint en leur disant : prenez et mangez... et faites-le en mémoire de moi. Mais tout cela a très vite été « instrumentalisé » et inutilement sacralisé.

A la lumière de ces références, on peut dire que le christianisme se trouve essentiellement concentré dans un acte simple de charité et de reconnaissance de l’autre. Tu aimeras ton prochain comme toi-même [6], en d’autres termes : in caritate veritas, et non le contraire... La charité (agapè) unit parce qu’elle réconcilie. La vérité divise car on se jette en son nom dans des vaticinations sans fin, dans des dissensions et des exclusions sans nombre, au travers de querelles théoriques et théologiques. On s’appuie pour cela sur des rites et des « contre-rites » - et on le fait depuis des siècles ! - au nom d’une prétendue « sainte doctrine » où ni l’homme, ni même le Nazaréen, n’ont jamais trouvé leur place.

Ce Jésus est « sorti » uniquement pour rassembler les hommes au nom de son Père (misereor...), pour les mettre debout, pour inclure l’exclu et purifier le soi-disant impur, et pour qu’il n’y ait plus de brebis qui se sente perdue.
Pourtant, il en reste tant qui se sentent encore et toujours exclus de l’Eglise, le Corps du Christ, sans comprendre pourquoi.

Devrions-nous donc admettre que les « vieux » chefs religieux de Jérusalem avaient raison ? Ils affirmaient : ça ne marche pas ce truc-là ! Ce Jésus de Nazareth veut encore et toujours nous changer la religion. Avec son obsession pour rencontrer l’homme, il est toujours « dehors », à nous interpeller. Il balaie nos saints rites pour laisser entrer la racaille. Nous allons à grands pas vers une vraie sécularisation ! Vraiment, mieux vaut que l’un de nous disparaisse, et on sera tranquille... Or on peut disparaître normalement, ou par excès d’idéologie et de rites.

Non ! Avant d’amener l’homme à Dieu, il faut le conduire à la vraie liberté et à la vraie justice. C’est ce qu’a proposé Jésus dans son programme de Nazareth [7]. Il faut pour cela sortir d’un double enfermement, celui de la sphère religieuse et de l’idéologie, et suivre ce Jésus de l’évangile qui est venu sauver l’homme, simplement l’homme, sans lui imposer de fardeaux inutiles. La véritable conversion, c’est de découvrir l’autre et de percevoir ses appels. Cela s’appelle la charité-agapè.

Et que dit Paul ? Que vivaient les premières communautés chrétiennes, avant 313 ?... Ce sont d’autres pistes à explorer qui s’ouvrent à nous...

(Niederbronn, avril 2010)
Ralliement mai – juin, n°3-2010

[1] 2 Corinthiens 5, 21.

[2] Luc 4, 16-21.

[3] Marc 2,16 et Luc 7,34.

[4] Mt 25,34.

[5] Marc 1, 38.

[6] Marc 12, 31.

[7] Luc 4, 18-20.

Publié le 17 juin 2010 par Jean-Pierre Frey