Le Synode pour l’Afrique

La deuxième assemblée spéciale du Synode des évêques pour l’Afrique a eu lieu à Rome du 2 au 25 octobre 2009. Elle rassemblait quelques 250 personnes, la plupart d’entre elles étant des évêques d’Afrique, délégués des conférences épiscopales ou invités directement par le secrétariat du Synode. Il y avait aussi quelques experts et une trentaine d’auditeurs dont une vingtaine de femmes.
Sœur Irini Bedour Antoun Shenouda, provinciale des sœurs de Notre Dame des Apôtres d’Egypte, est auditrice au Synode. Elles répond aux questions du Père Jean-Marie Guillaume.

J.-M. Guillaume : Vous êtes actuellement supérieure provinciale des Sœurs de Notre Dame des Apôtres en Égypte, congrégation qui depuis plus de 125 ans a beaucoup travaillé en ce pays dans l’engagement pastoral, l’éducation par les écoles et l’assistance sanitaire dans les hôpitaux et auprès des malades dans les familles. A quel titre et comment avez-vous été désignée pour participer à ce Synode ?
Sœur Shhenouda : J’ai été appelée au synode comme auditrice par la Hiérarchie Catholique d’Égypte et le Nonce apostolique, parce que, étant missionnaire, j’ai une certaine connaissance d’un bon nombre de pays d’Afrique.
Auditrice signifie écouter, mais aussi se faire écouter. Le Pape a insisté sur le fait que le Synode était d’abord un lieu d’écoute mutuelle. Si les auditeurs et auditrices n’avaient pas la possibilité de parler en public, sauf pour des interventions particulières, ils pouvaient prendre la parole dans les groupes et le Cardinal Vingt-Trois, le modérateur de notre groupe, n’a pas hésité à donner la parole à tout le monde sans appliquer les convenances d’usage qui voulaient que les cardinaux, archevêques, évêques devaient passer en priorité. Il a su donner le temps à chacun et chacune.

JMG : Un bon nombre de femmes, religieuses et laïques ont participé à ce Synode. Comment voyez-vous cette participation féminine ?
SS : Nous étions quatre femmes dans notre groupe. Au début, alors que nous n’avions pas encore commencé le travail en groupes, on se demandait ce qu’on allait faire et pourquoi on était là, et nous avons dû nous débattre pour montrer que nous voulions être actives. Lorsque nous avons commencé à intervenir, au bout d’une semaine, les « pères synodaux » ont découvert que chaque femme témoignait de quelque chose d’important. La femme n’est pas seulement la victime, ou la responsable, de tous les maux, mais a une place première de collaboratrice dans l’Église comme femme consacrée ou laïque. Nous refusons que les hommes gardent un rôle de décideur par rapport aux femmes. Ce n’est pas aux hommes de décider pour elles. Il est primordial de donner aux femmes leur vraie place dans l’Église, de créer avec elles et pour elles un espace où elles se rencontrent et décident, au lieu de créer des commissions, à majorité masculine, pour étudier leurs problèmes. Les interventions des auditrices, qui ont eu lieu à partir du 11ème jour, ont fait état d’expériences très concrètes. La force de ces expériences a été parlante. Elles exercent depuis longtemps un rôle humanisant dans l’Église et la société.

JMG : Quels sont les faits ou les points qui vous ont le plus marquée lors de la célébration de ce Synode ?
SS : Une représentation de l’Église universelle.
La pleine clarté sur les sujets délicats, tels ceux qui concernent les cultures locales, les traditions, ou l’exorcisme…
Le témoignage et l’audace des ONG, les organismes internationaux de l’Église comme le SECAM. 
Un espace où chacun peut être écouté.
On sent que l’Afrique bouge. L’Afrique n’est pas seulement constituée de fléaux, mais elle est un ensemble de richesses immenses autant sur le plan naturel que moral, humain et spirituel : la solidarité qui devient de plus en plus « sud-sud », les vocations à la vie consacrée comme au sacerdoce, les cultures africaines, le sens de la famille …
Ce synode est un synode d’espérance, de Pentecôte. Il n’a pas été un repli sur les affaires internes de l’Église d’Afrique, mais une ouverture sur la société, une écoute de l’autre.
Il y a eu cependant certaines réserves, ou timidités, par exemple sur les rapports avec l’Islam, le dialogue interreligieux, la femme. Dans mon intervention, qui touchait les rapports des chrétiens face à l’Islam en Égypte, j’ai essayé de montrer que le dialogue avec l’Islam est possible et qu’il a lieu au niveau de la vie quotidienne. Les expériences sont très différentes d’un pays à l’autre. L’Afrique du Nord et l’Égypte ont donné une connotation positive sur l’attitude à tenir face à l’Islam.

Je relève aussi comme résultats des débats :
la volonté d’un engagement de l’Église face aux maux de l’Afrique. Il est temps que l’Église d’Afrique résolve ses problèmes sans attendre des solutions de l’extérieur ;
la stimulation à utiliser et développer les forces propres du continent ;
l’encouragement des catholiques africains au service de la vie publique
l’évangélisation, qui est la première responsabilité de l’Église en Afrique ;
la reconnaissance de ce que les missionnaires ont fait ;
le regard sur la mondialisation, qui ne doit pas être comme une nouvelle colonisation, et l’insistance sur les structures et les valeurs traditionnelles africaines ;
le rôle de l’Église, qui doit créer des espaces pour la formation et la conscientisation aux réalités actuelles des hommes politiques et publics, non seulement chrétiens mais aussi non-chrétiens ;
le partage d’expériences personnelles vécues et variées, englobant la vie de toute la société et touchant au concret de la vie des gens. Pas de théologie ou d’exégèse venant d’en haut ;
le rôle de l’Église pour les victimes de la société et des guerres, les drogués ;
la réalité de l’Eucharistie, source de réconciliation ;
l’importance du sacrement de réconciliation et l’utilisation des moyens traditionnels pour la réconciliation ;
la présence du Pape à presque toutes les séances plénières. Il a accueilli lui-même tout ce qui a été dit ;
la rencontre avec le Pape. Chaque groupe a été reçu par le Pape et chaque membre du groupe a pu le saluer et communiquer personnellement avec lui ;
l’appel aux multinationales pour arrêter la dévastation criminelle de l’environnement ;
la liberté de religion pour tous (message du synode).

Je ne peux pas m’empêcher de souligner un point plutôt négatif qui est le manque d’inventivité pour les liturgies et le non usage de nos langues et cultures. Le latin est resté la langue liturgique principale, ce qui n’est pas forcément une incitation à la prière ou à la célébration communautaire. On a raté l’occasion d’avoir de belles liturgies vivantes. Notre première prière en groupe, tirée du bréviaire a été récitée en latin. J’ai exprimé le désir qu’on la célèbre en français puisque nous étions dans un groupe francophone… Le président du groupe a souri et a accepté.

JMG : Les nombreuses interventions ont décliné les différents fléaux qui affligent l’Afrique, changement climatique, sècheresse, pillage de la part des grandes puissances, exploitation, guerres, pandémies etc. Autant de réalités qui sont énumérées partout. Y-a-t-il eu d’autres points exprimés par les participants au synode que nous ne retrouvons pas ailleurs ?
SS : L’insistance presque exclusive sur le Sida n’a pas laissé place à d’autres pandémies aussi dévastatrices telles que la malaria ou la tuberculose… La sorcellerie, la simonie, l’utilisation du sacré pour la guerre... La situation des femmes dans des contextes de guerres, de violence, de viol qui devient une arme de guerre.

JMG : Les débats du synode se sont terminés avec l’Eucharistie de clôture, ce dimanche 25 octobre. En fait, le synode ne devrait que commencer. Comment va-t-il être appliqué sur le continent africain ? Y-a-t-il des orientations pratiques qui permettront non seulement à la réflexion de se poursuivre, mais aussi à la réalisation concrète de « la réconciliation, de la justice et de la paix » ?
SS : Les propositions (plus d’une cinquantaine) au Pape en vue de la rédaction du document post-synodal sont très concrètes et devraient aboutir à la fois à la réflexion et aux prises de décision, qui devraient toucher tout le monde, depuis l’évêque jusqu’à l’enfant, et aider à vivre la réconciliation. Dans les débats et le message du Synode des orientations apparaissent en vue d’une avancée quotidienne vers la réconciliation, la justice et la paix, comme :
l’importance du sacrement de réconciliation, l’utilisation des moyens traditionnels de la réconciliation ;
l’engagement concret de l’Église pour les victimes de la société, victimes des guerres, de la violence, de la drogue, de l’injustice ;
la mise en place de structures de formation à tous les niveaux, prêtres, diacres, laïcs, personnes consacrées, catéchistes ;
la création de commissions « justice et paix » et autres sur les plans diocésain, interrégional, en vue d’un travail en réseau ;
l’impact de l’Église sur la société et la politique ; que l’Église soit une voix forte dans des situations de conflits et de guerre.

JMG : Membre de la congrégation des Sœurs de Notre Dame des Apôtres, vous connaissez non seulement l’Égypte, dont vous êtes originaire et où vous avez fait votre postulat et noviciat et prononcé vos vœux comme religieuse, mais vous connaissez aussi très bien l’Afrique sub-saharienne, pour avoir travaillé comme médecin au Nigeria et en Côte d’Ivoire et avoir visité vos nombreuses communautés comme conseillère générale. Quel impact ce synode peut-il avoir sur votre Institut comme sur tous les Instituts missionnaires travaillant en Afrique ? Quelle serait la place et le rôle de tels instituts dans l’Afrique aujourd’hui et particulièrement en Égypte ?
SS : Les Instituts missionnaires sont des collaborateurs de premier plan des Églises locales africaines. Ils devraient s’investir en priorité dans les lieux de première évangélisation. Il n’a jamais été dit que l’action missionnaire est terminée, mais nous n’avons plus ou pas de rôle de domination, mais un rôle de service, sociologique, éducateur. Notre institut, comme beaucoup d’autres, doit se donner les moyens et les structures nécessaires pour la formation de ses membres, afin qu’il puisse répondre aux défis nouveaux du monde d’aujourd’hui. Nous ne pouvons pas continuer avec nos vieilles méthodes. Notre champ d’apostolat n’est pas seulement l’école, il y a de nouveaux défis qui touchent surtout la promotion féminine. Insister sur le travail en inter-congrégations, et aussi en lien avec les paroisses. Présence parmi les femmes, surtout celles qui sont en détresse. Dialogue interreligieux, un dialogue de la vie quotidienne, d’actions de base, et dans ce domaine nous avons plus de possibilités que les prêtres.

Ralliement, janvier-février, n°1 - 2010

Publié le 1er mars 2010 par Jean-Marie Guillaume et Sr Shenouda