Le choix de la fraternité au risque des trahisons et de la mort

Toute personne est intégrée dans un vaste réseau de relations qui s’étend du tissu familial aux différents rapports amicaux, professionnels et associatifs qu’elle entretient dans la vie. En quel sens ces relations contribuent-elles à l’établissement d’une véritable fraternité dans laquelle chacun est reconnu et apprécié ? L’ambivalence des relations fraternelles m’inspire de dédier cette analyse au choix de la fraternité au risque des trahisons et de la mort. Cette thématique me permet d’aborder les exigences et les défis qu’impose le vivre ensemble avant de faire une projection sur l’idéal chrétien de la fraternité. Quelles sont les alternatives que ce dernier propose aux hommes et aux femmes de bonne volonté qui veulent vivre une expérience enrichissante et humanisante ?

1. Les défis de la fraternité

Quelles sont les perspectives de la fraternité ? Quel avenir nous promet-elle ? Sans être vraiment pessimiste et alarmiste à la fois, quand on scrute tant soit peu les premières pages de la Bible, on ne peut s’empêcher de se rendre compte que les récits de la fraternité sont émaillés de conflits, de rivalités, de jalousie, de coup bas et même de meurtre. Force est d’observer que le constat qui s’impose est celui d’un cuisant échec et le moins qu’on puisse dire c’est que la fraternité ne va pas de soi. Elle doit surmonter des épreuves qui sont autant d’obstacles à sa réalisation. Les attentes sont souvent grandes, mais les résultats sont parfois décevants comme il apparaît dans les relations entretenues par les différents couples de frères. Nous retiendrons à ce sujet les figures de Caïn et d’Abel, des fils de Noé, de Jacob et d’Esaü, de Joseph et de ses frères, de Moïse, Myriam et d’Aaron.

a. Caïn et Abel

« Dieu vit que cela était bon [1]. » Ce leitmotiv n’a cessé de ponctuer le récit de la création. Pourtant cette belle harmonie a été grandement mise à mal par le fratricide de Caïn [2] qui s’inscrit dans la brèche ouverte par le péché originel d’Adam et Eve. « Caïn (devient ainsi) le premier meurtrier de l’histoire - la liste de ses successeurs est infinie. Le crime se répète, l’origine ne cesse de se reproduire, le monde est criminel. Le crime et son déni. A la question que lui pose Yahvé : Qu’as-tu fait de ton frère ? , Caïn répond : Je ne sais [3].
Le cadre de ce fratricide est celui des relations tronquées entre les deux frères. Les dispositions de Caïn le défigurent au point qu’il dénature profondément en lui l’image de Dieu et laisse libre cour à son animalité. Cette dernière est l’expression de l’insécurité qui affecte l’homme dans sa vie personnelle, dans les choix qu’il opère et dans les relations qu’il entretient avec ses frères et sœurs. C’est comme des zones d’ombre, des moments de tourmente qui viennent perturber un équilibre patiemment acquis.
Quels que soient les arguments avancés pour rendre compte de cette terrible réalité, il reste que les conséquences sont immédiates sur les rapports qu’entretiennent les hommes entre eux. Ils se comportent dès lors comme des loups pour leurs semblables, tant leur avidité les pousse à réduire l’autre à un simple instrument en vue d’assouvir leurs innombrables désirs.
S’agit-il simplement d’une volonté de domination ou plutôt d’une incapacité à s’assumer de manière responsable ? Force est de constater que lorsque l’homme manque à ce devoir d’humanisation, il se soumet à son instinct animal qui le subjugue entièrement. Les exactions meurtrières commises lors des guerres fratricides en Bosnie, au Rwanda, au Libéria, pour ne citer que ces quelques exemples, attestent une fois encore de cette animalité qui régit l’homme dans ce qui le constitue fondamentalement. Avec Caïn et Abel, la fraternité broie du noir et bat des ailes. La jalousie a raison des bons sentiments de concorde, d’harmonie et de bonne entente.

b. Les fils de Noé

Le récit qui concerne les fils de Noé ne laisse rien présager des rapports qu’entretiennent les frères sauf que le plus jeune se fait maudire au profit de ses aînés [4]. Cette malédiction résulte de l’indélicatesse de Cham qui a vu la nudité de son père. Au-delà des relations fraternelles, une chose est certaine : le destin des enfants n’est plus le même. Les uns sont promus et bénis, alors que Cham est déchu. Il s’efface complètement de la scène et passe dans l’ombre de ses frères.
Une note de la Bible de Jérusalem voit en ce récit une complémentarité dans l’histoire du monde « à laquelle concourent la puissance de Dieu et la malice des hommes [5]. » Le récit oppose essentiellement la magnanimité de Dieu qui s’exprime à travers ses nombreuses bénédictions au choix par lequel l’homme rompt toute relation, avec Dieu d’une part et d’autre part avec ses frères et sœurs. Il se ferme sur lui-même. On dirait volontiers qu’il a fait le choix de se laisser mourir.
Cette symbolique de la nudité qui conduit à la mort se retrouve aussi chez les Sango de Centrafrique. Généralement dans les sentences de malédiction, la mère se dénude et frappe son sexe tout en prononçant des incantations contre celui de sa progéniture qui a rompu la communion familiale. De qui relève donc la responsabilité de la malédiction, pourrait-on se demander ? De la mère qui maudit ou de l’enfant qui est maudit ? Tout compte fait, la responsabilité de l’enfant est personnellement engagée. Il provoque par ses choix malheureux cette malédiction qui vient sanctionner la rupture des relations établies au sein de la famille. Il apparaît à la lumière de cette brève analyse que les choix individuels sont vraiment déterminants quant à la qualité des relations qu’on veut établir. Ils peuvent aussi bien contribuer à l’épanouissement de la fraternité tout comme ils peuvent être au contraire un obstacle à sa croissance.

c. Jacob et Esaü

Jacob et Esaü ne feront pas mieux dans leurs relations. Leur destin était-il d’avance scellé ? Le récit de leur naissance porte à croire que les dés étaient déjà jetés avant même qu’ils n’aient vu le jour. En proie aux doutes et à l’inquiétude pendant sa grossesse, Rébecca, leur mère, fut réconfortée par Dieu en ces termes : « Il y a deux nations en ton sein, deux peuples, issus de toi, se sépareront, un peuple dominera un peuple, l’aîné servira le cadet [6]. »
La suite de l’histoire se déclinera sans surprise alors que Jacob emploiera des subterfuges pour spolier Esaü de son droit d’aînesse. Se refusant d’assister son frère épuisé de fatigue et de faim, il exigea qu’il lui cède son droit d’aînesse pour la nourriture. C’est au prix du pain et du potage de lentilles que Jacob satisfit sa convoitise au détriment d’Esaü [7]. Il lui ravit aussi par ruse la bénédiction paternelle. La contrariété d’Esaü est telle qu’il se détermina à réparer cette injustice par ses propres moyens : « Proche est le temps où l’on fera le deuil de mon père. Alors je tuerai mon frère Jacob [8]. »
Les dispositions d’Esaü traduisent l’adage populaire selon lequel la vengeance est un plat qui se mange froid. Le mal suscite alors le mal et on se retrouve dans un cercle vicieux sans solution probante. Fort heureusement le drame vers lequel tendaient inéluctablement les deux frères a pu être évité de justesse. Le temps et la distance ont certainement contribué à la résolution pacifique de ce différend. Mais la leçon qu’il convient de retenir de cette histoire de Jacob et d’Esaü est que la fraternité n’est pas monnayable ; elle est pure don, gratuité et reconnaissance de l’autre pour ce qu’il est réellement.

d. Joseph et ses frères

L’histoire de Joseph est de loin la mieux connue [9]. Cependant ne nous y trompons pas ! Son heureux dénouement ne camoufle pas pour autant les nombreux rebondissements caractéristiques d’une intrigue. La fraternité est mise à rude épreuve de la jalousie, des rancœurs et des frustrations non exprimées. Les effets d’une telle attitude sont aussi connus : la gangrène qui sécrète la méfiance, la suspicion, la déchirure familiale et la trahison. La cohésion familiale vole en éclat. On se forge des masques pour dissimuler ses mauvais desseins. La solidarité de biens et d’intentions cède le pas à des combines mortifères. C’est le règne de la violence et du mensonge. Quand les frères se sont débarrassés de cette peste qui pourrissait leur vie, ils ont fait dire à leur père que l’enfant a été dévoré par des bêtes sauvages. Une telle perspective fait difficilement place à l’éthique. Les alliances sont établies en fonction des intérêts personnels et égoïstes que l’on compte défendre ou protéger. Chacun est en effet préoccupé à préserver ses propres acquis. Ce système consacre la duplicité et favorise intrigues et mensonges. La fraternité est unilatérale dans ce contexte ; elle ne s’exprime qu’en fonction des intérêts particuliers d’une personne ou d’un groupe d’individus.

e. Moïse, Myriam et Aaron

Les trois frères et sœur occupèrent une place de choix dans l’histoire du salut du peuple d’Israël. Aaron fut étroitement associé au ministère de Moïse sur instruction explicite de Dieu [10]. Il suppléa aux déficiences de Moïse dans sa médiation auprès de pharaon et du peuple. Il a été en effet institué comme son interprète. Myriam, quant à elle, fut reconnue comme la prophétesse qui chantait en dansant la victoire du Seigneur sur les Egyptiens [11]. Mais Dieu a porté sa prédilection sur Moïse, le plus grand des prophètes, à qui il a parlé face à face [12].
Cette préférence divine ne fit pas l’unanimité. Elle provoqua la jalousie des frères contre Moïse. « Yahvé ne parlerait-il donc qu’à Moïse ? N’a-t-il pas parlé à nous aussi ? » récriminaient Myriam et Aaron contre Moïse [13]. La jalousie eut totalement raison d’eux au point que leur cœur s’est endurci. Leur aveuglement était tel qu’ils ne reconnurent plus l’initiative de Dieu dans l’histoire du peuple et dans la vocation de ses élus. Ils contestèrent publiquement l’autorité de Moïse. Cette attitude digne des maquisards se rapproche du comportement de ceux qui portent sans état d’âme l’opprobre sur leurs voisins et collègues en vue de se faire reconnaître ou de se hisser au sommet de l’échelle [14]. Ils avaient pourtant oublié un détail capital. Leur révolte n’était pas seulement orientée contre Moïse. Par cette rébellion camouflée, ils se portèrent à faux contre Dieu lui-même. Ce dernier s’indigna de cette provocation et punit sévèrement cette injustice à l’endroit de son serviteur.
Terrible est le prix de la jalousie qui ne profite à personne. Myriam en a fait les frais à ses dépends. C’est comme des vers qui rongent l’individu de l’intérieur et le vide de toute sa substance.

De Caïn à Joseph, force est de constater que les relations ont été faussées à la base. Elles ont été profondément altérées dans leur fibre. L’implication des parents n’est pas toujours de nature à entretenir la sérénité. Bien au contraire la partialité et la préférence qu’ils témoignent à l’un des enfants finissent par exacerber celui qui se sent légitimement lésé de ses droits et prérogatives. Le mal de la fraternité serait donc d’ordre interne. Il s’agirait d’une mauvaise perception des relations à établir entre les différentes parties et d’une panne dans le mécanisme mis en œuvre en vue d’un vivre ensemble harmonieux. Ces différentes tensions sont souvent source de conflits qui opposent les uns aux autres comme l’a prédit Jésus dans le contexte particulier de la mission : « Le frère livrera son frère à la mort, et le père son enfant ; les enfants se dresseront contre leurs parents et les feront mourir [15]. »

2. L’idéal chrétien de la fraternité

Transposant le slogan populaire au Burkina Faso selon lequel le découragement n’est pas burkinabé, je me permets d’affirmer que le fatalisme n’est pas chrétien. Toutefois l’Église ne se livre point à un optimisme béat. Au contraire elle fait preuve de beaucoup de réalisme. Elle propose un idéal de vie chrétienne qui est celle de la première communauté de Jérusalem [16]. La description de saint Luc est un peu idyllique ; c’est déjà le paradis sur terre. La fraude d’Ananie et de Saphire [17] et la grogne du parti des Hellénistes contre la gestion des biens matériels par les Hébreux [18] viennent rompre cette harmonie utopique et nous rappellent les difficultés inhérentes à toute vie en communauté.
Grandes sont les oppositions, cependant plus pressantes en sont les exigences. En effet, il m’a été rappelé à plusieurs reprises que la fraternité n’est pas une construction théorique. Elle se vit et par conséquent s’élabore dans des relations concrètes patiemment entretenues. Elle relève donc d’un vivre ensemble qui nécessite un savoir-vivre ou un code de conduite sociale. La question revêt plusieurs caractères en fonction de l’expérience de tout un chacun. Je me souviens du témoignage poignant de cet avocat qui travaillait avec l’organe diocésain de Justice et Paix dans le diocèse de Kaduna au Nigeria à l’issue des émeutes sanglantes opposant les communautés musulmanes aux communautés chrétiennes. Il relevait que l’attribution généralisée d’actes de barbarie dans un contexte de tension politico-religieuse fit malheureusement oublier tous les actes de générosité de part et d’autre. L’attention fut fixée essentiellement sur des attitudes répréhensibles. Au-delà des orchestrations politiciennes, beaucoup d’initiatives individuelles ont été prises pour assurer le respect et l’intégrité de la vie de l’autre. Les gens apprenaient à vivre en bonne intelligence.

La question fondamentale est celle d’envisager les relations dans le respect de l’autre tout en créant un cadre qui lui permette de pleinement s’exprimer. Dominique Picard, dans son ouvrage intitulé Pourquoi la politesse ? Le savoir-vivre contre l’incivilité, rend compte du savoir-vivre comme d’un besoin universel avec ses multiples rituels. Rien n’est laissé au choix. Dans l’art du vivre ensemble, il dissèque avec minutie l’anatomie des enjeux relationnels en ce qui concerne le respect des autres, la place qu’il convient de leur faire, la construction et la défense de sa propre identité [19].
Cette exigence nous renvoie à la démarche suivie par Joseph, ses frères et leur père, en vue de rétablir la fraternité des bords du gouffre. Au plus fort de la crise, là où la jalousie semblait prendre le pas, seule la reconnaissance de l’autre en tant que sujet intègre a pu rétablir l’équilibre. Dans l’histoire de Joseph, le processus de guérison a été lent et progressif : l’acceptation par les frères du choix préférentiel de Jacob pour Joseph, l’attention prêtée aux besoins de l’autre, la solidarité dans la défense des intérêts les uns des autres, le pardon et la réconciliation. Tel est le sens de l’analyse que nous offre André Wénin : « On mesure ici le chemin parcouru. Non seulement la faute est avouée et les coupables s’offrent pour leur châtiment. Mais encore, ce qui avait déclenché le drame – la jalousie et la haine des frères pour Joseph et Jacob - s’est retourné en amour authentique du frère et du père, jusqu’au sacrifice de soi. Visiblement, ces hommes sont prêts pour la fraternité [20]. »
En ce sens, la fraternité est un chemin de vie qui ne s’offusque ni des contrariétés ni des obstacles. Mais elle cherche toujours à les transcender. Toute démarche qui ne s’ouvre pas sur les autres, mais se ferme sur soi, étouffe la fraternité et ne lui permet pas d’éclore, encore moins de s’épanouir. Grande est la tentation de se prendre pour le nombril du monde et de faire tout gravir autour de sa personne [21].

Par contre la réalité nous invite à beaucoup plus de modestie. Chacun d’entre nous n’est qu’une infime partie du tout ou de la totalité. Loin d’être réductrice, cette vue permet de bien se situer par rapport aux autres dans des rapports complémentaires et enrichissants. En effet, personne ne se construit de manière isolée. Comme le dit si joliment l’adage, on a tous besoin d’un plus petit que soi. La fraternité authentique débouche sur la complémentarité, la reconnaissance et l’appréciation des valeurs propres à chacun et invite à la mise en commun de toutes les ressources. C’est le rendez-vous du donner et du recevoir. L’attention portée à l’autre invite dès lors au partage et au don de soi. Ce n’est pas forcement le communautarisme. Mais on est disposé à faire bénéficier les autres de ce qui nous appartient.
L’homme se situe alors au confluent des relations dans lesquelles il se constitue, se construit et s’épanouit à la stature d’enfant de Dieu qui l’établit dans une filiation parfaite en Jésus Christ. Il n’est pas seulement image de Dieu et créature nouvelle ; il est aussi fils adoptif de Dieu. Il va sans dire que nous sommes dans un processus de transfiguration où l’homme se laisse imprégner d’une nouvelle identité. L’homme ancien fait désormais place à l’homme nouveau. C’est un être nouveau qui émerge de cette relation à Dieu en Jésus Christ.

Cette nouvelle vie comporte des exigences dont le but ultime est de faire vivre la fraternité. Ces valeurs constitutives peuvent être associées aux vertus qui sont fort à propos rappelées dans le Livre de vie des Fraternités monastiques de Jérusalem en des termes très évocateurs : « Là où il n’y a pas d’amour, mets de l’amour et tu récolteras de l’amour. La susceptibilité est le pire ennemi de la charité, l’humilité est son meilleur allié. Dans un conflit, sois assez intelligent et saint pour céder le premier et ne perds jamais l’union profonde avec tes frères par des chamailleries sur des détails. Tu peux avoir le droit de te mettre en colère, mais tu as le devoir de ne pas laisser le soleil se coucher sur ta colère. Fais-toi chaque jour une exigence ferme de prier pour tes frères [22]. » La vraie fraternité, selon cette règle de vie, passe par l’amour, l’humilité, le pardon et la prière. 
En dépit de leur caractère et de leurs effets négatifs, les conflits constituent une épreuve quant à la capacité de l’homme à s’ouvrir aux autres et à vivre en bonne intelligence avec tous. C’est en ce sens qu’on peut envisager les apports dans l’élaboration de la fraternité. Le paradoxe s’éclaire dans l’image de la naissance où la mère accouche dans les douleurs de l’enfantement. Ces douleurs sont un mal nécessaire qui apporte la joie à la famille par la venue d’un être charmant. De la même manière, les conflits mettent à nues les bases d’une relation antérieure désuète et invitent à repenser la nature d’une autre beaucoup plus saine. En ce sens les conflits mettent les gens devant leurs responsabilités et les engagent individuellement à faire preuve d’audace et d’inventivité.
Les obstacles à la fraternité paraissent innombrables et insurmontables. Mais elle reste un idéal vers lequel ne cesse de tendre l’homme dans sa marche vers la perfection et la pleine réalisation de soi selon les desseins même de Dieu. On avance sur ce chemin en tâtant, tout en gardant des dispositions intérieures favorisant la vie en commun dans l’entente, le pardon et la réconciliation. Tels sont les ingrédients essentiels à la fraternité qui met les hommes en réseaux.

Conclusion

En portant un regard objectif sur les relations tortueuses marquées par la convoitise et le mensonge entretenues par les différents acteurs dans la Bible, André Wénin tire la conclusion suivante : « Une telle convergence dans le récit de la Genèse donne à penser que le pain quotidien de la fraternité, c’est la tension, l’opposition, le conflit. Autrement dit, la fraternité n’est pas donnée d’emblée, comme un idéal original, que l’on aurait perdu et qu’il faudrait retrouver. Elle est une lente et difficile maturation des êtres à travers conflits, déchirements et réconciliations, une maturation dont l’enjeu ultime est l’épanouissement de la vie [23]. » Ces principes font partie de l’acquis social. Connaître le code de conduite, c’est bien ; en vivre, c’est mieux. Aussi, disons-nous que la fraternité n’est pas de l’ordre de la théorie. La véritable fraternité se vérifie au quotidien dans la capacité que les hommes ont à créer des liens entre eux, à jeter des ponts entre les mers qui les séparent et les tiennent indifférents les uns aux autres, à se rencontrer et à faire un bout de chemin dans le bonheur en dépit de leurs différences. En ce sens la fraternité est l’école de la patience, de la tolérance et du respect mutuel entre les hommes, quelles que soient leurs convictions politiques, religieuses et culturelles.

[1] Gn 1,10.12b.18.21b.25.31.

[2] Gn 4,1-12.

[3] Jean-Baptiste Pontalis, Frère du précédent, Paris, Gallimard, 2006, p. 33. »

[4] Gn 9,18-27.

[5] « Sous la forme d’un tableau généalogique, ce ch. donne une table des peuples, groupés moins selon leurs affinités ethniques que d’après leurs rapports historiques et géographiques : les fils de Japhet peuplent l’Asie Mineure et les îles de la Méditerranée ; les fils de Cham les pays du Sud : Egypte, Nubie, Arabie, et Canaan leur est rattaché en souvenir de la domination égyptienne sur cette contrée ; entre ces deux groupes sont les fils de Sem : Elamites, Assyriens, Araméens, et les ancêtres des Hébreux. Le tableau est sacerdotal, sauf des éléments yahvistes (vv. 8-19, 21, 24-30) qui y apportent quelques modifications. Résumant les connaissances sur le monde habité qu’on pouvait avoir en Israël, au VIIIe-VIIe siècle av. J.-C., il affirme l’unité de l’espèce humaine, divisée en groupes à partir d’une souche commune. Cette dispersion apparaît, 10 32, comme accomplissant la bénédiction de 9 1. Le récit yahviste de la tour de Babel, 11 1-9, rendra un son moins favorable ; mais tels sont les aspects complémentaires d’une histoire du monde à laquelle concourent la puissance de Dieu et la malice des hommes. », note f de Gn 10, 1-32.

[6] Gn 25,23.

[7] Gn 25,29-34.

[8] Gn 27,41.

[9] Gn 37,2-50,26.

[10] « N’y a-t-il pas Aaron, ton frère, le lévite ? Je sais qu’il parle bien, lui ; le voici qui vient à ta rencontre et à ta vue il se réjouira en son cœur. Tu lui parleras et tu mettras les paroles dans sa bouche, et je vous indiquerai ce que vous devez faire. C’est lui qui parlera pour toi au peuple ; il te tiendra lieu de bouche et tu seras pour lui un dieu. » (Ex 4,14b-16)

[11] Ex 15,20-21.

[12] Nb 12,6-8.

[13] Nb 12,2.

[14] Il n’est pas interdit d’inférer que Myriam et Aaron considèrent que Moïse s’est auto-proclamé chef et fait la loi sur le peuple. Leur contestation est nourrie par la jalousie qu’ils manifestent contre la prééminence dont il jouit auprès de Dieu et du peuple. En même temps c’est un cri de désespoir pour une reconnaissance manquée à laquelle ils aspirent avidement.

[15] Mt 10,21.

[16] Ac 2,42-47 ; 4,32-35.

[17] Ac 5,1-11.

[18] Ac 6,1-7.

[19] Dominique Picard, Pourquoi la politesse ? Le savoir-vivre contre l’incivilité, Paris, Seuil, 2007, p. 17-85.

[20] André Wénin, Joseph et ses frères dans Biblia n° 19, mai 2003, p. 26.

[21] André Wénin, « La question de l’humain et l’unité du livre de la genèse », dans ID, Studies in the book of Genesis (BETL 155), Leuven, Peeters-University Press, 2001, p. 23.

[22] Fraternités monastiques de Jérusalem, Livre de vie, Paris, Cerf, 2006, p. 17-18.

[23] André Wénin, « La question de l’humain et l’unité du livre de la genèse », dans ID, Studies in the book of Genesis (BETL 155), Leuven, Peeters-University Press, 2001, p. 29.

Publié le 14 février 2009 par Nestor Nongo Aziagbia