Le dimanche de la mission universelle de l’Eglise

Cette appellation me pose trois questions :

1) Il y a donc un dimanche de la mission universelle de l’Eglise ? Mais les autres dimanches... Elle n’est pas universelle... comme le clocher du village qui tout à coup n’est plus unique, car il fait aujourd’hui partie d’une communauté de paroisses ?
2) Moi, on m’a appris que l’église est mission ou elle n’est pas... Elle est un « envoi permanent vers l’autre » qui peut être mon voisin dans le banc de l’église du dimanche matin.
3) Parler « mission », pour beaucoup de chrétiens, c’est parler « solidarité et entraide » plus ou moins humanitaire. Dans cette optique, la mission n’est qu’une des nombreuses caractéristiques de l’Église.

La mission a au moins trois pôles ou pivots

Elle est d’abord rencontre et démarche personnelle vers l’autre, sur le modèle de l’évangile de Jean [1] :
Le lendemain, Jean était encore là, avec deux de ses disciples, il regarda Jésus qui passait et dit : Voici l’Agneau de Dieu. Les deux disciples entendirent ces paroles et suivirent Jésus. Jésus se retourna, vit qu’ils le suivaient et leur dit : Que cherchez-vous ? Ils lui dirent : Rabbi - ce qui se traduit : Maître - où demeures-tu ? Il leur dit : Venez et vous verrez. Il allèrent et virent où il demeurait, ils demeurèrent auprès de lui ce jour-là.
C’était environ la dixième heure. André, frère de Simon Pierre, était l’un des deux qui avaient entendu les paroles de Jean et qui avaient suivi Jésus. Il trouva d’abord son propre frère Simon et lui dit : Nous avons trouvé le Messie - ce qui se traduit : Christ. Le lendemain, il voulut se rendre en Galilée, et il trouva Philippe. Jésus lui dit : Suis-moi. Philippe était de Bethsaïda, la ville d’André et de Pierre. Philippe trouva Nathanaël et lui dit : Nous avons trouvé celui dont il est parlé dans la loi de Moïse et dans les prophètes, Jésus de Nazareth, fils de Joseph. Nathanaël lui dit : Peut-il venir de Nazareth quelque chose de bon ? Philippe lui dit : Viens et vois. Jésus vit venir à lui Nathanaël et dit de lui : Voici vraiment un Israélite dans lequel il n’y a pas de fraude.

Nous aussi, « nous avons trouvé le Messie » [2] et nous voulons proposer cette découverte à ceux que nous rencontrons pour les inviter à aller à sa rencontre à leur tour.

Mon 2e pivot, c’est la mission de Jésus, l’envoyé du Père.

Selon l’évangile, le Père a envoyé son Fils Bien-Aimé afin qu’il soit le témoin de sa bonté miséricordieuse. C’est la miséricorde que je veux, non le sacrifice. Car je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs [3].

En clair cela veut dire que Jésus est d’abord venu pour rendre l’homme à son bonheur et l’Église est l’envoyée de Jésus auprès des hommes, non pas pour les récupérer mais pour les rendre heureux... heureux ceux qui écoutent - heureux se dit en grec eulogia : paroles de grâce... C’est pour cela que celui qui rencontre une parole de grâces – eulogion - est heureux.

La première parole de grâce que Jésus a donnée c’est la parole qui guérit. Et c’était à Capharnaüm, pour la belle-mère de Pierre qui aussitôt se leva et se mit à les servir [4]. Elle est ainsi devenue l’ancêtre de toutes ces vaillantes femmes de Galilée et de Judée qui ont tissé un réseau de solidarité et d’hospitalité autour du Maître de Nazareth pour qu’il puisse remplir sa mission... et elles sont ainsi devenues missionnaires à leur tour par l’accueil et le service. Jusqu’au matin de Pâques.

A la suite du maître, l’Eglise, en mission universelle, doit ainsi avoir une parole de grâce pour tout homme pour le rendre à son bonheur... Elle y réussit parfois.

Mon 3e pivot, c’est la mission comme fruit du 2e commandement biblique :
tu aimeras ton prochain comme toi-même [5].

Mais qui est mon prochain ? C’est le Samaritain qui nous donne la réponse. Sans poser d’inutiles questions sur la race, la situation et un éventuel délit de faciès, il considère que l’homme en détresse - tout homme en détresse - relève de ses soins car, au-delà de toutes les barrières, il est son prochain.

Aujourd’hui, quel est le samaritain qui va dans ces camps de rétention et d’expulsion que fut Sangatte et qui ont tendance à se multiplier sur la bonne terre de France, dans le silence glacial des chrétiens et de leurs élus ? Or il me semble que la mission des samaritains que nous sommes devrait commencer par là.

En clair, Jésus veut dire : va vers l’autre avec ses problèmes et trouve une solution à sa détresse, comme lui-même l’a fait et le fera jour après jour jusque dans sa mort... Et même les jours de sabbat !

Dans le temps, « l’autre qui soi-disant avait des problèmes » - surtout des problèmes de salut - se trouvait en Afrique ou en Amérique latine, où il « gisait dans les ténèbres et à l’ombre de la mort [6] ». Aller vers lui, c’était aller ad extra, en dehors de l’Eglise.

Aujourd’hui, cet « autre » s’est infiltré dans nos murs et c’est nous qui avons des problèmes pour relancer la mission dans le sens évangélique du terme, qui est toujours le même : ce que vous avez fait au plus petit des miens... Nous, nous restons bras ballants et nous regardons, entre autres, les abominables conditions de vie des sans-papiers, ces sans-visage qu’on expulse pour tranquilliser nos peurs et nos angoisses.

Il paraît que le peuple grec appelait l’esclave un sans-visage... De nos jours, après un immense bond dans le respect de l’être humain, on appelle ces gens-là des sans-papiers. Mais ils sont toujours sans visage.

Il n’y a rien à faire, paraît-il ! Et nous entérinons cette assertion dans notre quotidien chrétien. Sauf la CIMADE [7], qui essaie, avec beaucoup de bâtons dans les roues, à mettre dans ces centres de rétention un peu d’humanité et peut-être un zeste de justice [8].

Ce silence des Français chrétiens sur ces questions cruciales me tracasse... Faut-il payer à ce prix le billet de notre survie quotidienne et notre face-à-face avec l’étranger ? Comme ces cartes de ravitaillement qu’on distribuait durant la guerre et qui permettaient une petite survie...

La guerre aujourd’hui est économique, avec cette différence que les « parachutes » sont dorés ! Là non plus, il n’y a rien à faire paraît-il ! Et nous entérinons... Pourtant, « il » était nu... Mais peut-être ne l’avons-nous pas vu, et ne pouvions-nous pas le vêtir.

Faut-il encore chercher la mission ailleurs que dans nos pays et dans nos quartiers discriminatoires, parmi tous ces « étrangers » à nos communautés de paroisses [9], que ce soit en Afrique ou en Europe ? Car aujourd’hui, le ad extra est à nos portes, là-bas ou ici. Dans les conditions de vie actuelles, la « mission » est, plus que jamais, une croix à porter ! Et tant pis pour les registres de baptême que nous aimerions remplir... Mais II nous a avertis : celui qui veut me suivre, qu’il prenne SA croix - la sienne, celle qui est propre à chacun - et après qu’il se mette derrière moi... et devienne missionnaire avec moi.

A ce niveau-là, il est clair que la mission est toujours universelle. Elle est toujours partout et nulle part ailleurs... et, plus que jamais, elle suppose un arrachement dépouillé. Allons ailleurs veut d’abord dire : sortons de nous-mêmes [10].

Niederbronn - 18.10.09
Ralliement novembre-décembre, n°6 - 2009

[1] Jn 1,35-41.

[2] Jn 1,41.

[3] Mt 9:13.

[4] Mc 1,31.

[5] Mc 12,31.

[6] Ps. 107,10.

[7] La Cimade - service oecuménique d’entraide, se consacre à l’accompagnement des étrangers migrants, en voie d’expulsion, demandeurs d’asile ou réfugiés.
Voir aussi les Cercles du Silence dans Ralliement n°1/09, pages 32-35 (ndlr).

[8] « La Cimade a pour but de manifester une solidarité active avec ceux qui souffrent, qui sont opprimés et exploités, et d’assurer leur défense, quelles que soient leur nationalité, leur position politique ou religieuse. » (Article 1 des statuts)

[9] Et ne peuvent-ils pas être « étrangers » à cause de la communauté des paroisses ? Il ne suffit pas de déplorer qu’ils ne viennent pas !

[10] Mc 1,38.

Publié le 10 novembre 2009 par Jean-Pierre Frey