Le palabre ivoirien.

Comment le palabre est une institution juridique à l’efficacité redoutable.

Je n’ai pas d’autre choix que de mettre ce mot au masculin pour le différencier des palabres oiseuses qui ne servent à rien. Le palabre est quelque chose de très sérieux en Afrique. C’est une institution juridique informelle qui n’a rien à voir avec le juridisme formel occidental, mais dont l’efficacité est redoutable

Le palabre a son rituel.

Le plaignant se munit d’un porte-parole de confiance qui adoucit sa colère pour dire ce qui doit être dit. Le porte-parole prend à témoin toute l’assemblée qui approuve ou désapprouve ce qui est dit. On procède de la même manière pour le parti de la défense. Il s’ensuit une décantation des arguments qui aboutissent à un consensus public. De ce fait, le débat s’enrichit de tout ce qui est dit et aucun participant ne peut s’en exclure ou prétendre ignorer ce qui a été dit. Le jugement est prononcé en fin d’argumentation, mais non pas en termes de condamnation ou d’acquittement, mais à la satisfaction des partis en présence. Tout le monde en est témoin. Chacun doit quitter le palabre en étant pleinement informé et heureux qu’il en soit ainsi.

Applications au conflit actuel.

De ce point de vue, Marcoussis n’a pas été un vrai palabre. Le peuple n’en a pas été témoin. Cela ne peut donc être qu’un arrangement particulier sous couvert de la France qui est impliquée elle-même dans les débats. Les chefs d’États requis pour la signature des accords n’ont pas été témoins du palabre et ne peuvent, de ce fait, être réellement garants du consensus obtenu. La réunion de Yamoussoukro n’apporte pas de progrès significatifs pour les mêmes raisons. C’est, en quelque sorte, la réponse du berger à la bergère. On peut dire que tout cela tient du même ordre d’interprétation. Il y a eu Marcoussis et il y a eu Yamoussoukro... Le vrai palabre n’a toujours pas été engagé, car le consensus n’est absolument pas acquis entre le nord et le sud du pays. Il y a en quelque sorte des années-lumière entre l’ordre déductif des choses telles qu’on les pratique à la mode occidentale où l’on procède par principe, et l’ordre inductif et traditionnel africain, celui des rues, des places de village et même dans les instances de l’Union des États Africains. Ils sont conjointement, confusément et dramatiquement pratiqués en Côte d’Ivoire et dans beaucoup d’autres pays africains. Il en résulte des conflits identitaires très complexes ; d’ordre ethnique, économique et religieux. Il ne faut pas s’en étonner. Il n’y a pas, à de rares exceptions près, de politiquement et d’économiquement correct, au sens anglo-saxon des expressions, qui soit aujourd’hui pratiqué en Afrique. Tout le monde connaît à présent les tenants et les aboutissants du problème de la Côte d’Ivoire. Le trafiquage successif de la Constitution au gré des politiciens intéressés, une déficience psychologique de solidarité envers le nord du pays et les pays enclavés du Mali et du Burkina Faso, fournisseurs de la plus grande partie de la main-d’œuvre rurale et urbaine nécessaire à la survie du pays et au fonctionnement de ses industries et de ses ports, et, pour finir, l’absence d’entente régionale en Afrique de l’Ouest sur la commercialisation et la distribution locale et internationale des principaux produits agricoles et industriels. Le vrai palabre ne fait que commencer. La guerre interivoirienne n’est résolument pas une affaire assez sérieusement prise en compte au regard des problèmes de survie humaine qui se profilent dans la région ouest-africaine..

Jacques Varoqui
Théologien habilité et anthropologue au Centre de coopération et formation au développement de Strasbourg.
2004

Publié le 15 février 2009 par Jacques Varoqui