Le scénario de Pâques…

C’est comme un film au complet, avec scénario, personnages, intrigue dramatique et message [1].

« Si je ne touche pas… je ne croirai pas » ! dit Thomas [2]. C’est simple, c’est radical, et lui fait écho ce que beaucoup disent ou pensent aujourd’hui : personne n’est jamais revenu de là-bas !… Sauf un certain « Jésus de Nazareth, le roi des Juifs », selon l’inscription que Pilate, dans un dernier remords, a fait clouer sur la croix.

Une première question se pose : faut-il toucher à tout pour croire et vivre sa foi ? Combien de fois dans notre enfance ne nous a-t-on pas dit : « touche pas ! » Et Jésus ne dit-il pas à Madeleine qui lui emprisonne ses jambes : « ne me retiens pas ! » Toucher, c’est retenir l’autre, comme un enfant qui ne peut pas supporter de ne pas « toucher » sa mère et veut la garder pour lui, sans la partager avec le père. Toucher, c’est entraîner l’autre dans une aventure où il ne veut peut-être pas aller. Mais « voir », n’est-ce pas mieux que toucher… et c’est le cas de l’apôtre Jean.

Alors voici ma deuxième question : faut-il voir pour croire ? C’est ce qui est arrivé à Pierre et à Jean : les voilà qui courent vers le tombeau pour voir… Et l’Ecriture dans sa concession, je dirais ironique, nous dit : Pierre vit et rien ne se passa en lui ; il rentra au PC de la chambre haute comme il en était sorti. Mais Jean VIT et il CRUT [3]… deux mots pour dire toute la foi du seul disciple qui se trouvait sous la croix !

Et voici une autre piste de notre scénario pascal : notre « crédo » nous dit : Il est mort, il a été enseveli et il est descendu aux enfers, et le troisième jour il est revenu des morts. Mais Jésus n’est pas descendu dans « l’enfer » tel que notre catéchisme d’antan nous l’a présenté. Il est descendu dans le monde « d’en bas ». Car il y avait trois mondes dans la représentation du cosmos à l’époque de Jésus. Il y avait le plateau plat qui constituait notre terre, avec le soleil qui tournait autour, et il y avait 7 demi-cercles au-dessus et un demi-cercle en dessous, appelé le « monde inférieur », ou le monde d’en bas – infernum en latin, qui a donné « enfer » avec des sens fort différents.

La bible appelle ce monde le « sheol ». C’est là qu’allaient les âmes des défunts. Car le ciel était fermé depuis le premier péché et c’est là que Jésus s’est rendu lorsque notre « credo » nous dit : « il descendu aux enfers ». Les spécialistes ajoutent : il a cherché tous les « justes », aussi bien ceux de la première alliance que ceux du monde appelé païen. Et ils étaient nombreux ! On les appelle encore les hommes de bonne volonté. C’est à eux, ces hommes de bonne volonté, qu’a déjà été annoncée la paix dans la nuit de Noël. Jésus les a cherchés, comme il a cherché les premiers disciples du lac en leur disant : « mettez-vous derrière moi et suivez-moi. »

Mais en ce premier matin de Pâques, que reste-il de tout ce qui s’est « passé en ces derniers jours [4] », comme dit l’Ecriture ? Une croix vide sur la colline d’à côté et un trou noir comme une étoile éteinte… et puis deux voyageurs déçus en route vers Emmaüs, qui vont trouver dans la simple fraction du pain la solution de cette absence mystérieuse du Ressuscité, en cette journée de son triomphe sur la mort et de son retour…La fraction du pain, c’est Paul qui en parle le premier dans sa première lettre aux Corinthiens [5] : « Donc, chaque fois que vous mangez de ce pain et que vous buvez de cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, et ceci jusqu’à son retour. » Oui, chaque fois que nous rompons le pain, nous proclamons la mort et la résurrection. L’Eucharistie, c’est à la fois la Pâques proclamée et le Ressuscité retrouvé ! C’est là, dans ce morceau de pain rompu, que se trouve toute la « lumière éblouissante » du Ressuscité – celle anticipée du Tabor et celle qui, par son éclat, a terrassé les soldats au matin de Pâques et renversé Paul de Tarse sur la route de Damas.

Le Christ ne nous éblouira pas. Il ne nous terrassera pas de sa radiance. Il nous dit tout simplement : « Prenez et mangez. » Nous voyons et nous goûtons ou, à l’inverse, nous goûtons pour mieux « voir » – gustate et videte, chantaient les anciennes chorales… et nous proclamons une fois de plus, cette année encore, sa mort et sa résurrection, et sa présence parmi nous. Comme dit l’Ecriture, il a été « relevé » pour « durer » parmi nous [6]. « Là où deux ou trois sont réunis je suis avec eux, encore et encore [7]. »

[1] L’image du logo de cet article est « La création et l’expulsion du Paradis », peinture de Giovanni di Paolo (vers 1445). Metropolitan Mus. New York.

[2] Jean 20, 25 : Les autres disciples lui dirent donc : « Nous avons vu le Seigneur ! » Mais il leur répondit : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je n’enfonce pas mon doigt à la place des clous et si je n’enfonce pas ma main dans son côté, je ne croirai pas ! »

[3] Jean 20, 8 : C’est alors que l’autre disciple, celui qui était arrivé le premier, entra à son tour dans le tombeau ; il vit et il crut.

[4] Lc 24, 18 : « Tu es bien le seul à séjourner à Jérusalem qui n’ait pas appris ce qui s’y est passé ces jours–ci ! »

[5] 1 Cor 11, 26.

[6] Jean 21, 14 : « Ce fut la troisième fois que Jésus se manifesta à ses disciples depuis qu’il s’était relevé d’entre les morts ».

[7] Matthieu 18, 20 : « Car, là où deux ou trois se trouvent réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux. » Voir aussi Actes 2,1.

Publié le 15 mars 2009 par Jean-Pierre Frey