Le signe de Jonas

Il est heureux de constater que beaucoup de groupes se sont formés pour lire l’Evangile de Marc. Dès les premières séances, une observation s’imposa à nous : ceux qui étaient le mieux équipés pour comprendre les propos, faits et gestes de Jésus, c’est-à-dire les scribes, les pharisiens, les prêtres et jusqu’aux membres de sa famille, deviennent en fait ses plus farouches opposants. Et plus le récit se développe, plus nous apprenons que même les disciples et les apôtres n’y comprennent rien. Après la multiplication des pains, par exemple, Marc note ceci : « Ils étaient intérieurement au comble de la stupeur, car ils n’avaient pas compris le miracle des pains, mais leur esprit était fermé [1]. » Mystère ! Dans notre groupe, quelqu’un a eu le courage d’affirmer qu’il se sentait très proche des pharisiens.

Incompréhension, endurcissement du cœur, enfermement dans leurs savoirs, leurs interprétations de la Loi, légalisme, aveuglement, évolution dans l’univers clos de leurs idéologies religieuses. Bon sang, mais pourquoi Jésus ne pense-t-il pas comme eux ? Pourquoi les déroute-t-il par ses interventions et ses fréquentations ? Pourquoi ne correspond-il pas à leurs images et à leurs attentes ? La question n’est pas nouvelle. Un auteur de l’Ancien Testament la posait de façon humoristique et pleine de saveur dans un petit roman intitulé le Livre de Jonas.

A regarder ce livre de près, il suffit à Dieu de huit versets au chapitre premier pour amener les marins infidèles à offrir un sacrifice à Yahvé et à lui adresser vœux et prières, puis de dix autres au chapitre troisième pour arracher les gens de Ninive à leur malice et leur faire produire des fruits de pénitence. Tout le reste du livre est consacré à la « conversion » du prophète, qui d’ailleurs préfère mourir plutôt que d’être désavoué par son Dieu !
Yahvé envoie Jonas dans l’antre du fauve assyrien pour avertir les gens de Ninive : « Annonce-leur que leur malice est montée jusqu’à moi ! [2] » Ce que le prophète traduit : « Encore 40 jours et Ninive sera détruite ! [3] » Sacrée distorsion de la parole de Yahvé ! J’en faisais part à mes confrères à table. L’un d’eux me répondit : « il a très bien traduit ! » Nous sommes donc complices ! Ne suivant que la pente de sa sensibilité, qui ne pouvait souhaiter que l’anéantissement complet de Ninive et de ses habitants sanguinaires, Jonas déforme les propos de Dieu et affuble celui-ci de son imaginaire et de ses fantasmes de revanche. En outre, il a peur que Dieu n’épargne les pécheurs et ne le désavoue ainsi publiquement. Fâché et dépité, Jonas se sent le droit de boycotter ce Dieu si injuste, qui veut du bien à ceux qui avaient perpétré un génocide contre son peuple.

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Paysage d’Afrique.
Peinture E. Woelffel

L’enjeu pour Dieu est que sa parole de tendresse, de pardon et de vie parvienne aux extrémités de la terre, aux frontières de la bestialité, là où nous avons refoulé nos ennemis et ceux qui nous inspirent de la peur. L’enjeu pour Lui, c’est que sa parole parvienne à ses destinataires sans être déformée, travestie par nos craintes et nos fantasmes, pour se révéler en eux comme parole restauratrice, libératrice, qui les délie de leurs esclavages, de leur violence, et leur permette de tenir bon dans la liberté [4].

Pour y parvenir, Dieu doit d’abord, comme pour Jonas, partir à la conquête lente et patiente des baptisés et de leurs pasteurs, sans être assuré d’y parvenir vraiment ! Il est bien obligé, dans un premier temps, de s’accommoder de nos peurs, de nos images illusoires de sa toute-puissance et de son intervention dans le monde, mais avec le dessein bien affirmé de faire de nous des passeurs d’Evangile, de Bonne Nouvelle. Aussi, de l’intérieur « du ventre du monstre marin », il nous amène à réfléchir aux raisons de nos peurs, colères, désertions, fuites, illusions ou incompréhensions diverses, pour créer dans nos cœurs la faille où s’insinuer et raser nos prisons. Alors, en nous aidant à accueillir l’Esprit de douceur, de miséricorde et de paix en nous-mêmes, il nous transforme en missionnaires, passeurs de la Bonne Nouvelle de la bonté du Père qui restaure toute la création, jusqu’aux cœurs et aux vies en apparence les plus éloignés de lui.

[1] Mc 6, 51-52.

[2] Jon 1,2.

[3] Jon 3,4.

[4] Gal 4, 6-7, 31.

Publié le 11 octobre 2010 par Jean-Paul Eschlimann