Le troisième âge nous concerne-t-il ?
Ne marginalisons pas la sénescence

Je suis recommandé par le département d’éthique de l’université de Strasbourg pour suivre, avec un autre collègue Français, le programme de bioéthique de l’université de Yale, à New York. Je prendrai, en ce qui me concerne, part aux activités suivantes : questions actuelles de bioéthique, le handicap, le travail des enfants, le troisième âge et la fin de vie. Cela sera suivi d’un stage de six semaines en compagnie d’autres étudiants et chercheurs dans ce domaine venus du monde entier. Cette conférence sera donnée dans ce cadre.

Introduction

Le développement de la médecine dans les pays industrialisés permet d’allonger l’espérance de vie. Mais il nous semble regrettable de voir croître en parallèle la ségrégation des vieillards, parfois traités comme asociaux. « La réalité du troisième âge paraît anachronique par rapport au savoir et à la connaissance technique de notre temps [1]. »

Le développement scientifique et technique est à l’origine de ce progrès. On est passé d’une société sauvage à une société moderne. L’évolution paraît irrésistible : peu à peu, les personnes âgées cessent d’exister, elles sont rejetées hors du circuit symbolique du groupe ; ce ne sont plus des êtres à part entière, ni des partenaires dignes de l’échange :
« Michel Foucault a analysé l’extradition des fous à l’aube de la modernité occidentale, mais nous savons aussi ce qu’il en est de l’extradition des enfants, de leur renfermement progressif, au fil même de la Raison, dans leur statut idéalisé d’enfance, dans le ghetto de l’univers infantile, dans l’abjection de l’innocence. Mais aussi les vieillards sont devenus inhumains, rejetés à la périphérie de la normalité. Et tant d’autres « catégories », qui ne sont justement devenues des « catégories » que sous le signe des ségrégations successives qui marquent le développement de la culture [2]. »

Nous avons désocialisé la vieillesse en l’autonomisant comme fatalité individuelle. La vieillesse devient progressivement une part de la vie renfermée sur elle-même. Elle se retrouve écartée, discriminée, exclue du reste des couches et des acteurs sociaux.

Réfléchir sur le destin social des personnes âgées est en effet très impliquant. C’est être convoqué à examiner les causes d’exclusion réelles de ces personnes, notre façon actuelle de les supporter et les contraintes que la société moderne impose à tous. La vieillesse est un stade de notre parcours biologique qui est en fait entamé dès notre naissance :3]. »

Pour notre physique, ce corps, en qui nous trouvons un sentiment intérieur de sécurité, en viendra à perdre son autonomie sous le poids de l’âge. Il n’y a absolument rien de honteux à cela. C’est simplement une étape normale qui accompagne notre processus de vie. Elle peut cependant devenir une épreuve physique et psychique très angoissante, et ébranler la personne qui découvre son vieil âge lorsqu’elle n’est ni accompagnée ni entourée d’affection.
« La personne âgée est ainsi habitée, parfois intensément, par cette conscience de faute. Elle se juge responsable de ses déficiences, comme si elle les avait choisies pour les imposer à autrui. C’est à cause d’un manquement ancien, mythique, imaginaire, qu’elle connaît aujourd’hui cette situation d’infirmité et de déchéance, à charge de son entourage. Le vieillard se sent coupable à l’égard de sa famille, mais aussi à l’égard de ses proches : « je ne mérite pas qu’ils prennent ainsi sur leur temps libre pour me rendre visite. » Parfois même il se sent coupable à l’égard de la société qui doit le prendre en charge financièrement : « Le salaire représentait la contrepartie d’un travail, mais la retraite ? Ne m’est–elle pas versée indûment ? [4] »

Le sentiment de faute qui habite la personne âgée doit être accompagné. « L’accompagnement des personnes du troisième âge se révèle une école de patience où nous ne pouvons faire l’économie des maturations et des épreuves. L’accompagnateur s’engage à être compagnon, c’est-à-dire celui qui partage le pain, à être présent à un autre dans son quotidien. Il devine par le dedans et par-delà les paroles la quête intérieure d’une dynamique de vie et s’efforce d’y correspondre ; il essaye de « comprendre » l’autre, c’est-à-dire de recueillir avec lui ce qu’il veut offrir de son existence, de ses questions, de ses joies ou de ses angoisses, pour assumer ensemble un vécu aussi décisif que le pain pour le quotidien [5]. » Le vieillissement fait partie de notre processus biologique, il doit être accepté à la fois par l’entourage et par la personne qui se culpabilise pour rien. La personne qui accompagne joue vraiment un rôle capital.

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Photo sma Strasbourg

La vieillesse des temps modernes semble indûment peser sur la société. En fait, elle ne le devrait pas, mais plutôt être attendue comme nous attendons la naissance d’un enfant dans la famille. Notre réflexion consiste à répondre à la question suivante : le troisième âge a-t-il encore un sens ? Faut–il l’exclure, le conjurer ou, au contraire, l’articuler socialement ? Nous prendrons comme outil de base l’ouvrage de Marie-Jo Thiel, Avancer en vie. Le troisième âge [6]. Dans ses réflexions, Marie-Jo Thiel voudrait : « proposer quelques points de repères dans le dédale des questions que suscite le troisième âge, des jalons pour mieux comprendre et mieux aider ces aînés qui nous précèdent [7]. ».

Plus les êtres vivants vivent longtemps, plus la vieillesse nous concerne tous. Essayons de réfléchir amplement sur l’essentiel : comment notre société, avec sa science et sa technique, peut-elle devenir solidairement responsable ? Chacun de nous peut s’impliquer davantage à remettre en cause l’ordre existant afin d’offrir à « ces aînés qui nous précèdent » une meilleure qualité de vie. Deux points feront l’objet de notre étude : la perte de statut et des prérogatives de la vieillesse et un appel à la responsabilité commune.

[1] Marie-Jo THIEL, Avancer en vie. Le troisième âge, Paris, Desclée de Brouwer, 1993, p.8.

[2] Jean BAUDRILLARD, L’échange symbolique et la mort, Paris, Gallimard, 1976, p.194.

[3] Marie-Jo THIEL, op. cit., p.14.

[4] Ibid., pp 85-86.

[5] Marie-Jo THIEL, op. cit., p. 113.

[6] Paris, Desclée De Brouwer, 1993, 216 p.

[7] Ibid., p.11.

[8] Marie-Jo THIEL, op. cit., p 143.

[9] Jean BAUDRILLARD, op. cit., p. 249.

[10] Jean BAUDRILLARD, op. cit., pp 249-250.

[11] Titre pris de l’ouvrage de Marie-Jo THIEL, « Avancer en vie. » p. 142.

[12] Marie-Jo THIEL, op. cit., p. 8.

[13] Marie-Jo THIEL, op. cit., p 142.

[14] Ibid., p. 143.

[15] Marie-Jo THIEL, op. cit., pp144-146.

[16] Ibid., p 73.

[17] Marie-Jo THIEL, op. cit., pp 95-96.

[18] Ibid. p.138.

Publié le 1er juin 2010 par Florent Alain BIKINI MUSINI