Les Mémoires du Père Charles Roesch (2e partie)

Mon arrivée au Togo en 1956

Terminant mon séminaire à Lyon, fin juin 1956, ma première messe ayant eu lieu le 4 juillet à Scherwiller à la fête patronale St Pierre et St Paul, je suis nommé pour l’archidiocèse de Lomé par le conseil provincial de l’Est, avec le P. Paul Rostoucher. Notre départ était prévu d’abord sur le Banfora, mais le bateau ne devant partir que vers la mi-septembre, son arrivée à Lomé était jugé trop tardive pour la rentrée scolaire du 1er octobre. On nous a donc annulé cette réservation et commandé un billet d’avion sur le vol T.A.I., un DC 6 pour le 27 septembre : Paris - Bordeaux - Abidjan - Lomé (12 heures de vol). A ce moment, rares étaient les confrères qui prenaient l’avion pour se rendre en Afrique. Les prix étaient jugés trop coûteux et on ne pouvait emmener que 30 kg de bagages.

Nous arrivons à l’aéroport de Lomé le 28 sept vers 13 h. Nous attendaient à l’aéroport, sous un petit hangar au sud de la piste, les PP. Jean-Pierre Sprunck, Jean Noël, Antoine Goetz et Félix Lutz, tous en soutane blanche. Les deux derniers étaient venus spécialement pour faire un film sur la mission du Togo pour les Pères et Frères recruteurs et propagandistes ; nous leur servions de modèles d’arrivée par air. Avec leur camionnette, nous nous rendîmes au collège sur une des rares routes goudronnées du Togo, la route de l’aéroport, à peine à 1km de distance du Collège Saint Joseph.

Aussitôt arrivés, on se rend au réfectoire, une pièce située au rez-de-chaussée derrière le bâtiment principal ; elle deviendra plus tard une salle de classe et on la surmontera ensuite d’une autre classe. On nous servit un whisky allongé d’eau gazeuse. C’était le premier de ma vie et j’avoue que je ne l’appréciai pas trop. Quelques professeurs vinrent aussi nous accueillir, Monsieur Gerbaud et Monsieur Mélis ; les autres étaient encore à la sieste. Et c’est là que nous apprîmes la nouvelle du jour : la rentrée des classes sur l’ensemble du territoire venait d’être reportée au 15 octobre par manque de professeurs.

A ce moment, le bâtiment des Pères en construction n’étant pas terminé, je fus logé dans le bungalow au-delà de la route, chambre que j’allais occuper jusqu’au 19 mars 1957, fête de Saint Joseph. Ce bâtiment avait été en fait le premier construit. C’est là que logeaient le P. Joseph Furst, constructeur, et quelques professeurs civils. Le lendemain matin, le P. Sprunck me conduisit chez Mgr l’Archevêque à la Cathédrale du Sacré-Cœur et à l’archevêché. Mgr Strebler me reçut à bras ouverts. Nous avons aussi salué, en passant, le P. Gustave Klerlein, curé, le P. Alphonse Riegert, vicaire général, le P. Pierre Schmitt, directeur des œuvres. Puis nous nous sommes rendus à Nyekonakpoe chez le P. Aloyse Koeltz qui logeait encore dans une maison particulière louée près de la route de Palimé.

Comme bâtiments de la paroisse il n’y avait encore que quelques salles de classe, qui servaient en même temps d’église. En face, de l’autre côté de la route, un bâtiment de trois classes et une maison d’habitation pour les premières sœurs de la Providence de St André de Peltre, arrivées au Togo en 1954 : Sœur Marie-Rosalie, Soeur Catherine et Sœur Jeanne-Henriette. Puis nous sommes encore allé à la paroisse St Augustin d’Amutivé, où se trouvait le P. Konrad Walkowiak, intérimaire après le départ en congé du P. Joseph Folmer, vicaire, et du P. Joseph Meyer, rentré au mois de juin pour raison de santé. Le Père Gbikpi était déjà nommé comme vicaire ; en février 1958, il devait devenir le premier curé togolais de la paroisse. Le Collège Saint Joseph faisait partie, durant les 15 ans que j’y passai, de la paroisse d’Amutivé. J’avais donc fait le tour des trois paroisses de la ville de Lomé.

Et déjà arrive un message du P. Georges Erhard, qui m’invite à monter à Atakpamé en attendant la rentré scolaire. Dès le surlendemain de mon arrivée, le P. Noël me conduisit à la gare de Lomé pour prendre le train de 6h. J’étais installé en 1e classe avec ventilateur avec un billet de 3e classe, tout seul dans le compartiment. Tout le hall de la gare et le quai était encombré d’une foule bruyante avec toutes sortes de bagages, volailles, récipients, étoffes, poissons fumés, qui répandaient une odeur très forte. Ce voyage dans le Togo profond m’a laissé un souvenir inoubliable. A chaque arrêt, tout un monde de vendeuses, de colporteurs, se bousculaient en criant le long du train pour présenter leur marchandise, de la nourriture préparée dans des bassines portées sur leur tête, avec encore un gosse sur le dos. Et les voyageurs de marchander avec eux... Le temps d’arrêt était assez variable, selon celui qui était nécessaire pour faire ses affaires. On n’observait guère l’horaire. Finalement, après 5 heures de train pour 160 km, nous arrivâmes à Atakpamé, où le P. Erhard m’attendait avec plusieurs boys pour porter les bagages.

La mission se trouvait sur une colline boisée. On y arrivait par une montée assez raide qui surplombait la ville encaissée dans la vallée. Je me débarrassai de la soutane blanche déjà bien mouillée. C’était l’heure de l’apéritif, avec du cognac et de l’eau gazeuse sur-pressée dans des bouteilles spéciales, armées. Nous avons ensuite pris le repas dans ce beau petit réfectoire aux murs peints de fresques par le Père Eugène Woelffel. Parmi les Pères sma qui ont travaillé à Atakpamé : Émile Hebting, Alfred Legrand, Kennis, Jean Noël, Jacob Knaebel, Anaté, Fini, Raymond Cottez, Robert Simon, Boleslaw Szmania et Eugène Woelffel, le peintre. J’étais logé dans la chambre de la vieille bibliothèque des Pères allemands. Le lundi matin, le P. Erhard me conduisit à Agadgi, une mission à une trentaine de km à l’ouest d’Atakpamé sur la route de Palimé. Il avait une camionnette 3CV Citroën. Il apprenait à conduire en vue de son prochain examen de permis de conduire. A Agadgi nous attendait le P. Aloyse Blanck pour le repas de midi.

Nous avons visité la nouvelle église que venait de construire le P. Camille Stauff, alors en congé en Alsace. Le dimanche suivant, c’était la fête patronale Ste Thérèse de l’Enfant Jésus à Anié, à une trentaine de km au nord d’Atakpamé. Nous nous y sommes rendus avec la même camionnette et le même conducteur, le P. Georges Erhard, le samedi après midi. A notre arrivée, nous trouvâmes une grande chapelle en terre de bar, couverte de paille, peu éclairée. Au fond se tenait une foule assez nombreuses et le P. Jacob Knaebel qui entendait les confessions. Rapidement, dès qu’il nous aperçut, le P. Knaebel nous conduisit au presbytère, un vieux bâtiment en terre, pour un rafraîchissement. C’est la coutume en Afrique ! Puis, accompagné du P. Erhard, il retourna à l’église pour continuer les confessions, tandis que les servants me faisaient voir le presbytère et le village.

Le lendemain, fête patronale, c’est la grand messe présidée par le P. Knaebel, le P. Georges faisant fonction de diacre et de prédicateur, et moi-même de sous-diacre. La messe était célébrée et chantée en latin avec du chant grégorien, la messe des anges. C’était exactement la même liturgie que j’avais pratiquée au grand séminaire sma à Lyon. Pour les messes et même pour l’administration des sacrements, le rituel était celui de la France d’avant le Concile, à l’exception des cantiques en ewé, la langue vernaculaire. Les Pères allemands avaient utilisé les mélodies des cantiques de leur pays d’origine et y avaient adapté des paroles éwé. Ces mélodies, je les connaissais bien, nous les chantions en Alsace durant ma jeunesse pendant la deuxième guerre mondiale. Les Pères du « Verbe divin » ont rassemblés ces cantiques de la première heure en langue éwé dans un recueil appelé Dzipomo, qui est encore, en grande partie, en usage aujourd’hui dans le Sud du Togo.

Le lendemain, le P. Jacob Knaebel nous avait réservé une surprise : deux jours dans l’Est-Mono, à Correkopé, du nom de son fondateur M Corre de l’I.R.C.T. [1] Un véritable far west où ce Monsieur Corre, ingénieur agricole français, tenait avec sa famille un ranch, une ferme de sélection de graines de coton [2]. Il nous a hébergés et nous a offert durant ce séjour de succulents repas, raffinés et copieux. J’ai revu ce pays en 1997 : le P. Mathieu Afan m’avait envoyé là pour la semaine sainte et Pâques. Durant mon séjour à Atakpamé, le P. Erhard ne manquait pas de me conduire chez ses nombreux amis de l’endroit : gérants des maisons de commerces, M Seddoh de l’U.A.C., M Kalif et sa sœur Jeannette, la colonie française, les gendarmes, les sœurs de Menton sur la colline en face de la mission Sainte Famille.

Après une dizaine de jours, j’amorçai la descente en train sur Lomé pour la rentrée des classes au Collège Saint Joseph. Ce voyage à l’intérieur du pays était une occasion inespérée de connaître la géographie, la situation, la vie du Togo, et offrait aussi une vue sur la vie missionnaire. Tout cela était neuf et inconnu pour moi et ce fut très important pour mon séjour et mon adaptation au Togo. Je ne pourrai jamais oublier cet accueil du P. Erhard, qui a eu l’initiative de cette expérience et grâce à qui j’ai pu vivre ces quelques jours inoubliables.

Ralliement, juillet-août, n°4 - 2009

[1] Institut de Recherche pour le Coton et les Textiles exotiques.

[2] Cf. Que Sais-je, Le Togo, par Cornevin, p. 100.

Publié le 9 août 2009 par Charles Roesch