Les Tagouanas

Située en Afrique Occidentale, avec une population estimée à 17 millions d’habitants vivant sur une superficie de 322 462 km², la Côte d’Ivoire compte une soixantaine d’ethnies. Toutes se regroupent en cinq grands ensembles : les Akans, les Krous, les Mandés du nord, les Mandés du sud et les Gours, d’où sont issus les Tagouanas. Jusqu’à récemment, le Père Casimir Kieszek avait la charge de la paroisse de Niédiékaha. Il nous fait découvrir les Tagouanas qui, bien qu’on les considère comme un des peuples les plus anciens de la région, font partie des ethnies minoritaires de la Côte d’Ivoire.

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Dans la région tagouana.
Photo J.-P. Frey

Origine et situation

Selon l’histoire des peuples de l’Afrique Noire, la boucle du Niger a connu de grands empires entre les XIIe et le XVe siècles. Les empires du Ghana, Sosso, du Mali et Songhaï se sont succédés, et leur éclatement a donné lieu à de violents conflits tribaux. Du fait de son petit nombre, le peuple tagouana ne parvint pas à contenir la guerre et fut contraint de fuir vers le sud. Cela se traduit d’ailleurs dans leur nom : « tagouana », en malinké, signifie « fugitif ».
Ils vont finir par s’installer plus au sud de la boucle du Niger, dans la Côte d’Ivoire actuelle. La région était presque inhabitée à cause de vastes forêts qui constituaient un véritable obstacle aux activités d’alors. Mais au XVIe siècle, repoussés par les Baoulés qui fuyaient eux aussi la guerre au Ghana, il furent forcés de remonter un peu plus au nord. On les rencontre aujourd’hui au centre nord de la Côte d’Ivoire, entre les Baoulés et les Sénoufos ; ils sont regroupés autour d’une petite agglomération appelée Katiola.

Vie quotidienne

L’activité principale des Tagouanas est l’agriculture. Dans une zone de savane herbeuse, ils sont de grands cultivateurs de céréales comme le maïs, le riz, le sorgho et le mil. Ils cultivent également l’igname. En plus de ces cultures vivrières, ils pratiquent aussi celles du coton et de l’anacarde. En saison sèche, entre les mois de décembre et de février, lorsque s’arrêtent les travaux des champs, les hommes s’adonnent à la chasse.
La femme tagouana est une véritable ouvrière. En effet, en plus des travaux domestiques, elle doit rejoindre le champ, où elle travaille aussi durement que l’homme. Au retour, malgré la fatigue, elle doit encore faire la cuisine avec de la farine de maïs, de sorgho ou de mil qu’elle a moulue à la main à l’aide d’un mortier et d’un pilon. Lorsqu’arrive la saison de la chasse et que tout devient sec, elle doit parcourir plusieurs kilomètres pour trouver de l’eau.

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Une famille tagouana aux champs.
Photo J.-P. Frey

Par contre, comme pour souligner sa soumission, toutes les grandes décisions sont réservées aux hommes : lors des réunions importantes, on ne voit aucune femme, à moins qu’elle ne soit concernée personnellement par l’ordre du jour. Diverses choses sont aussi interdites aux femmes, entre autres de consommer la chair de certains animaux comme le singe ou le serpent, sous prétexte que cela risque de donner naissance à des enfants semblables à ces animaux. Derrière ces interdits se cache l’égoïsme des hommes.
Néanmoins, la femme tagouana se sent à l’aise dans son milieu. Elle ne se sent pas reléguée au second plan puisqu’il en est ainsi depuis l’aube des temps. Il arrive même parfois qu’elle rende grâce à Dieu de son sort car il revient à l’homme de trouver des solutions à tous les problèmes de la famille : responsable de tout, il ne peut jouir d’un quelconque repos psychologique. Il faut souligner que la solidarité est très développée chez les Tagouanas. Lorsqu’un membre de la communauté est en difficulté, tous se mobilisent pour le secourir ; les gros travaux, construction des maisons ou nettoyage des plantations, sont effectués dans un esprit d’entraide fort appréciable. Les Tagouanas ont d’ailleurs un adage éloquent à ce sujet : « Tous pour un et un pour tous . »

La paroisse de Niédiékaha

Aujourd’hui, la région tagouana fait partie du diocèse de Katiola. Le 1e juin 2008 a été un grand jour pour la nouvelle paroisse de Niédiékaha. Mgr Ignace Bessi, évêque de Katiola, est venu consacrer l’église dédiée à la Divine Miséricorde et à Sœur Faustine, dont il a présenté les reliques à la vénération des fidèles. Cette fête était aussi pour moi l’occasion de dire au revoir à mes paroissiens. En effet, je suis sans doute le dernier missionnaire sma dans cette paroisse qui sera désormais à la charge de jeunes prêtres du diocèse.

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L’église de Niédiékaha.
Photo C. Kieszek

L’église, de forme octogonale, compte plus de 500 places assises. C’est une œuvre originale de l’architecte Charles Sutter, de Seltz ; les travaux ont été supervisés sur place par M. Jean-Louis. La construction a été rendue possible grâce au soutien de nombreux bénévoles. Outre l’église, le jardin de l’enclos paroissial comprend une grotte de Lourdes et un chemin de croix. Un buste de Jean-Paul II rappelle combien le pape était attaché à la Côte d’Ivoire.

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Le jardin de l’enclos paroisial.
Photo C. Kieszek

Le mariage

Comme tous les peuples du monde, les Tagouanas ont des coutumes qui leur sont propres. Ils célèbrent ainsi à leur manière les grands événements, mariage, naissance, obsèques… Jadis, c’était le père, et lui seul, qui était chargé de trouver une épouse à son fils ; il lui revenait aussi de désigner le prétendant qui aurait le privilège d’épouser sa fille. Son choix était irrévocable, le fils ou la fille n’avaient qu’à s’y plier. Il arrivait ainsi que les époux ne se découvrent que le jour de la célébration du mariage. Parfois, les unions étaient même décidées avant la naissance des personnes concernées. En effet, lorsque deux hommes étaient amis, ils prenaient la commune décision d’unir par le mariage deux de leurs enfants pour préserver et éterniser leur amitié.
L’évolution et le progrès ont presque fait disparaître le mariage forcé chez les Tagouanas. Aujourd’hui, le mariage est devenu plus libre, et les jeunes ont désormais le droit de choisir leur conjoint. Ils doivent toutefois faire connaître leur choix à leurs parents avant d’entreprendre quoi que ce soit. Lorsque ceux-ci approuvent, on entreprend alors les démarches pour le mariage. Dans le cas contraire, le jeune se soumet à la décision de ses parents, ou quitte le domicile familial pour conserver son indépendance.
Le mariage forcé n’a pourtant pas entièrement disparu. Les femmes sont, aujourd’hui encore, victimes de cette pratique rétrograde. Si les garçons ont le privilège de choisir leur conjointe, il en va différemment pour les filles. Très souvent, c’est le père qui accède ou non à la demande en mariage. Et si la décision ne lui convient pas, la fille n’a d’autre possibilité que de l’accepter malgré tout, ou de s’enfuir clandestinement avec l’élu de son cœur.

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Travaux au verger.
Photo C. Kieszek

C’est toujours la famille du futur époux qui entreprend les démarches auprès des parents de la fille. D’ordinaire, il offre des présents à l’occasion de la fête de Nouvel An. Il s’agit d’igname et de boissons industrielles. Si le père de la fille les rejette, cela signifie qu’il désapprouve la demande. Le mariage n’est donc pas possible. Mais si les futurs beaux-parents approuvent, voici ce que le père répond aux envoyés pour exprimer son accord : « Dites-lui de m’apporter une poule et un coq. » La poule et le coq symbolisent l’union entre la femme et l’homme, le garçon et la fille sont donc fiancés.
Après cette étape, le processus passe à la constitution de la dot. Autrefois, le prétendant devait verser des cauris à la famille de sa fiancée. Ces coquillages servaient jadis de monnaie. De nos jours, ils sont remplacés par une somme d’argent assez importante et par quelques pièces de pagnes. Le montant de cette somme est fixé par la famille de la fille, généralement ses oncles. On peut dès lors s’acheminer vers la célébration du mariage.
Un conseil extraordinaire est convoqué du côté du prétendant : il réunit la famille élargie et fixe la date de la célébration de l’événement. Celle-ci est ensuite communiquée à la belle-famille. Bien que ce processus soit long et complexe, la cérémonie proprement dite ne l’est guère. Elle dure deux jours tout au plus. Elle commence dans la soirée avec l’arrivée chez le futur époux de la fiancée toute voilée et portée par quelques vieilles femmes. Pour l’occasion, tous les proches et amis des deux familles sont invités. Chacun arrive avec un présent, de l’argent ou des boissons alcoolisées généralement, qu’il offre au nouveau couple. Tandis que les mariés restent enfermés dans la chambre pour la lune de miel, dehors on fait la fête. Tout le monde boit et danse au son d’une musique traditionnelle ou moderne. Le lendemain, dans la matinée, quelques anciens se retrouvent chez le nouveau couple pour invoquer sur lui la bénédiction des ancêtres par des adorations. Après cela, la cérémonie prend fin, et l’homme et la femme sont officiellement déclarés mariés. Ils peuvent ainsi avoir des enfants.

Il reste à remarquer deux chose. D’une part, la polygamie est très développée chez les Tagouanas : elle concerne environ 75 % des hommes. D’autre part, il est interdit d’épouser les Mangoros, peuple qui vit à leurs côtés et dont les femmes sont d’excellentes potières. Le faire attirerait la malédiction sur soi.

La naissance

Grâce aux nombreuses campagnes d’information organisées par le gouvernement, les femmes tagouanas se rendent de plus en plus dans les maternités pour accoucher. Autrefois, l’accouchement était l’affaire de quelques vieilles que l’on jugeait expérimentées dans ce domaine, mais bien des mères perdaient la vie à cette occasion. Celles qui avaient la chance d’en sortir saines et sauves avec le nouveau-né donnaient à la communauté une joie immense. Avant qu’on lui prépare son plat préféré, les vieilles donnaient à la maman, ainsi qu’à son bébé, les soins nécessaires. Une semaine durant, la mère et l’enfant devaient rester dans la maison, une obligation qu’il fallait respecter scrupuleusement de peur qu’une personne mal intentionnée ne jette une malédiction à leur encontre et ne compromette ainsi la vie ou le destin du nouveau-né. C’est donc très tard, et clandestinement, que la mère sortait prendre son bain.
Pendant ce temps, les parents consultent à droite et à gauche des devins dont les pouvoirs leur permettent de connaître la provenance de l’enfant et sa mission sur terre. Ainsi, on peut les entendre dire : « cet enfant vient de tel marigot, de telle montagne… c’est tel ancêtre qui est de retour… il prospèrera dans la forge… ou dans le commerce… il sera un bon cultivateur… »
Au bout d’une semaine, la mère et le nouveau-né sont autorisés à sortir de leur cachette. Ce jour-là est celui du baptême de l’enfant. Une fête est organisée, et l’enfant reçoit son nom à cette occasion. Pour le choisir, les parents se fondent sur les prédications du devin, selon la provenance du nouveau-né : s’il s’agit du retour d’un ancêtre, son nom est automatiquement attribué à l’enfant. Le nom peut aussi se référer à une situation qu’a vécue la famille, ou au jour de la naissance. Exceptionnellement, lorsqu’une femme a des jumeaux, le cadet se prénomme « Kolo ». L’éducation de l’enfant se fait aussi selon les prédictions des devins : dès son plus jeune âge, il est éduqué en fonction de sa vocation.

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Le marché.
Photo J.-P. Frey

Les funérailles

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la célébration des cérémonies funèbres a plus d’importance que tout autre événement chez la plupart des peuples de Côte d’Ivoire, et chez les Tagouanas en particulier. Lorsque quelqu’un décède, un adulte surtout, on l’annonce à la communauté par un coup de fusil . Tous cessent alors leurs activités. Partout retentissent les lamentations car pleurer est une obligation si l’on ne veut être taxé d’indifférence. On se dirige vers la concession du défunt. Les proches sont réunis en assemblée extraordinaire pour établir le programme des obsèques. En même temps, une délégation se charge de consulter des devins pour connaître les causes du décès. Chez les Tagouanas en effet, il n’est pas de mort naturelle car tout repose sur le mysticisme. Une fois qu’elles sont connues, la famille exécute les sacrifices qu’ont recommandés les féticheurs. L’inhumation a lieu l’après-midi. Autrefois, il était interdit aux femmes et aux enfants de se rendre au cimetière, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Après l’inhumation, des veillées sont prévues au domicile du défunt. Ses amis et connaissances se retrouvent pour apporter une note de gaîté à la famille endeuillée. Des danses animent ordinairement ces soirées. Une semaine après le décès, on organise une grande veillée traditionnelle à la mémoire du disparu : on oublie le deuil car on danse partout et l’alcool coule à flots. Dans la matinée du lendemain, la famille reçoit le soutien, généralement financier, des proches du défunt.

Les danses

Les danses sont de deux sortes chez les Tagouanas : les danses de réjouissance et les danses sacrées. Les premières sont réservées aux jours de fêtes, aux cérémonies de mariage et aux veillées funèbres. Le nagboko est la plus populaire ; le hangou, le lamhfla et le tassa sont exécutés par les femmes, le mandja et le takpé sont réservés aux hommes. Sans oublier le sitar, le gbofé… ces danses sont très nombreuses. Les danses sacrées font partie des occasions exceptionnelles : tankolo, un masque très connu chez les Tagouanas, nanglo, aplé, hoyouyou…

Croyances et religion

Le peuple Tagouana est adepte de l’animisme. Presque chaque famille a un objet qu’il adore. Certains éléments de la nature sont sacrés : l’eau, la montagne, les arbres, les rochers… Si, avec l’arrivée des missionnaires européens, une grande partie des Tagouanas se sont convertis à la religion chrétienne, ce peuple reste encore très attaché aux pratiques ancestrales. Qu’il soit chrétien ou non, le Tagouana a couramment recours aux charlatans et offre de temps en temps des animaux aux ancêtres sous forme de sacrifice. Et même, comme par instinct, avant de porter à la bouche quelque nourriture ou boisson, il doit en laisser tomber un peu pour les ancêtres. La nouvelle génération se détache toutefois de ces pratiques, qu’elle juge rétrogrades. Elle est fortement attirée par la vie moderne, ce qui génère un conflit entre anciens et jeunes.

Terre d’Afrique, septembre et décembre 2008

Publié le 24 janvier 2009 par Casimir Kieszek