Les mémoires du Père Charles Roesch (4e partie)

Le Collège Saint-Joseph de Lomé
Le 27 avril 1958

Des élections organisées dans tout le pays amènent la victoire de Monsieur Sylvanus Olympio et le portent au pouvoir.

La République autonome du Togo avait été proclamée depuis le 30 août 1956, à peine un mois avant mon arrivée au pays. Après l’investiture, le 10 septembre, de Monsieur Nicolas Grunitsky comme premier ministre, M. Gaston Deferre, alors ministre de la F. O. M. [1], vint instaurer solennellement la République autonome fin octobre 1956. Cela donna lieu à l’inauguration du monument de la République près de la gare [2], et à un défilé de militaires et d’élèves de différentes écoles, dont le Collège Saint-Joseph. C’est la première manifestation officielle à laquelle j’ai assisté.

Le 27 avril 1958, le C. U. T. est largement vainqueur en obtenant 29 sièges contre 10 à l’U. C. P. N. (Parti des chefs du Nord), 3 seulement au P. T. P. (Parti de Grunitzky) et 4 pour les indépendants. De ces élections, j’ai gardé quelques souvenirs inoubliables.

Ce dimanche 27 avril, j’assurais la messe dominicale à la petite station secondaire d’Amutivé, Adakpamé, derrière l’aéroport [3]. Il n’existait alors qu’une petite école de deux classes ; dans l’une d’elles j’allai dire la messe, et dans l’autre avaient lieu les élections. Une longue file de gens qui attendaient en silence de pouvoir voter était alignée dans la cour, devant la porte. Dans le fond de la cour j’aperçus des hommes tout habillés de blanc, pantalon, boubou et couvre-chef en coton blanc.

C’étaient des membres du parti CUT. qui expliquaient à ces paysans qu’ils allaient recevoir dès l’entrée dans la salle une enveloppe et des billets de différentes couleurs : un blanc pour le parti CUT de Sylvanus Olympio, un bleu pour le parti Progrès de Grunitzky, un vert pour le parti des chefs du Nord, et un rouge pour le parti des indépendants. Il fallait ensuite, disaient-ils, se rendre dans l’isoloir pour introduire le billet blanc dans l’enveloppe et aller la déposer dans l’urne, et surtout conserver les autres billets pour qu’ils puissent constater qu’on avait voté correctement. Les élections se déroulaient sous le contrôle d’observateurs de l’O. N. U. qui, évidemment, ne pouvaient être partout. L’après-midi, nous, les expatriés du Collège Saint Joseph, étions aussi convoqués pour voter dans un petit bureau du petit séminaire Saint Pierre Claver, où nous devions, comme tout le monde, tremper notre index dans une encre indélébile pendant plusieurs jours.

Dès la proclamation des résultats, au milieu de la semaine, ce fut une explosion de joie. Les festivités durèrent plusieurs jours. Le dimanche suivant, je me rends à mobylette en soutane du Collège Saint Joseph à notre nouvelle station secondaire d’Augustino de Souza de Bè, notre future paroisse et maison régionale, pour célébrer la messe. En descendant de la colline, venant de l’aéroport, et après avoir dépassé la lagune, je me trouve devant un grand rassemblement de gens en liesse, chantant, surexcités, certains enivrés, qui venaient de détruire durant la nuit le local du tribunal du Chef de Bè.

Que faire ? J’avançai lentement, et voici qu’on m’ouvre un étroit couloir en me faisant la haie avec les bras levés vers moi et en criant, en hurlant sans interruption : « Abodé ! » [4]. Et d’autres répondaient aussi fortement : « Kpatcha ! » Je suis arrivé à traverser sain et sauf cette foule déchaînée, sans descendre de mobylette, et à gagner l’école de la mission de Bè. Une expérience à ne plus refaire !

Dans l’ensemble, nos élèves n’ont jamais fait de politique. Puissent ceux qui en feront ne jamais oublier les valeurs de probité et de justice apprises au Collège, et devenirs des leaders qui travaillent à améliorer les conditions de vie de leurs compatriotes, à œuvrer en faveur de la justice et de la paix !

Ralliement mars – avril, n°2-2010

[1] France d’Outre-Mer.

[2] Il fut rebaptisé monument aux morts après l’indépendance de 1960.

[3] Cette station est aujourd’hui devenue la paroisse autonome Saint Antoine de Padoue.

[4] Abodé signifie liberté. Dans la phrase suivante, kpatcha veut dire complètement, entièrement.

Publié le 3 juin 2010 par Charles Roesch