Les mémoires du Père Charles Roesch (6e partie)

Le Collège Saint-Joseph de Lomé [1]
Année 1959 –1960

En 1959 nous arrivent le Père Guy Kraemer, professeur de français jusqu’en 1962 dans les deux classes de troisième, et surveillant de dortoir des petits, en même temps le Père Gérard Althuser, professeur d’allemand, de musique (harmonium) et surveillant du dortoir des grands. En 1961, c’est le Père Joseph Fuchs qui fut durant neuf années scolaires jusqu’en 1970 notre professeur de sciences physiques, chimie et sciences naturelles en classes de secondes, premières et terminales, en même temps mon adjoint à l’infirmerie, l’hôte attitré du laboratoire et de l’infirmerie.

L’année 1960 fut l’année de l’indépendance du Togo, le 27 avril. Année inoubliable dans les annales du Togo, riche en évènements.

Le 1er janvier paraît « Présence chrétienne » journal mensuel d’information chrétienne dont le Père Alexis Oliger (ofm) fut le directeur et le rédacteur en chef, aidé de laïcs et aussi du Père Kapuscik et du Père Cadel du Collège Saint Joseph, journal qui nous permet de bien suivre les premiers pas du Togo indépendant et la vie de l’Eglise en ces temps.

Les 25 ans de l’église d’Amutivé

L’Eglise Saint Augustin d’Amutivé fête ses 25 ans d’existence le lundi de Pâques 18 avril 1960 sous la présidence de Mgr Strebler, avec la présence de M. Spénale, haut commissaire de la République Française, de plusieurs ministres dont le ministre Coco, délégué du président Olympio. C’est Mgr Cessou sma qui a décidé en 1930 de diviser Lomé en deux paroisses. La première pierre fut posée en 1933. L’église fut inaugurée le 2 décembre 1934 et bénite le 3 mars 1935 par Mgr Cessou, qui y sera enterré le 3 mars 1945. Eglise vaste, spacieuse d’une paroisse très vivante ; elle est l’église du sacerdoce puisque la quasi totalité des ordinations diocésaines y furent conférées, même les sacres des deux premiers évêques autochtones Mgr Anyron Dosseh et Mgr Philippe Kpodzro . Elle fut durant ses premiers vingt cinq ans desservie par des prêtres sma : les Pères Hickenbick, Lingenheim, Woelffel, Steiner, Meyer, Joseph Folmer et Walkoviak. Le 1er février 1957 le Père Jean Gbikpi en devient le curé et la paroisse est confiée au clergé diocésain.

La fête de l’Indépendance du Togo

Les élèves du Collège se sont préparés durant tout le deuxième trimestre aux festivités et au défilé du 27 avril, jour de l’indépendance. L’Eglise a pris une part importante à cette fête. Un programme religieux imposant du 22 avril au 2 mai fut établi par l’archevêché. Le 25 avril au soir eut lieu une messe pontificale célébrée par Mgr Maury, délégué apostolique au stade de Lomé, qui lut une lettre autographe de Sa Sainteté Jean XXIII pour le Togo, accompagnée d’une lettre pastorale des évêques du Togo. Etaient présents aussi les Petits Chanteurs à la Croix de Bois, sous la direction de Mgr Mallet. A 18 heures eut lieu une procession aux flambeaux de toutes les paroisses de la ville.

Le 26 avril à minuit, montée des couleurs au palais du gouvernement, près de la mer, hymne national scandé par la foule, repris par les Petits Chanteurs à la Croix de Bois, 101 coups de canon et un feu d’artifice. Le 27 avril, journée inoubliable au stade de Lomé où ont lieu les manifestations. L’arrivée du président Olympio en pagne de chef, suivi de ses ministres, soulève une immense ovation. Un impressionnant défilé, avec la garde républicaine sous le commandement du capitaine Dadjo, puis les enfants de écoles primaires, les élèves du cours secondaire en sandalettes blanches, dont le Collège Saint Joseph, accompagnés par la musique de la garde républicaine, des sections de sportifs, de deux brigades de travailleurs, des groupes folkloriques, des chars et pour finir le lancement de ballons dans le ciel avec des drapeaux togolais et des pigeons. Les professeurs du Collège St Joseph avaient des places de choix dans les tribunes officielles : derrière le président Olympio et les ministres Mokob Ould Dadah, Spénale, Yaméogo, les évêques Strebler, Gantin, Lingenheim, Noël Bouchez, John Aguey, Chopard-Lallier entourant le Nonce Apostolique, Mgr Maury. Le même soir, inauguration du monument de l’indépendance. Et le 28 avril, théâtre au Collège Saint Joseph : la présentation de la pièce classique de Molière l’Avare.

Les grandes vacances 1960

Le Père Ugo Bosetti, régional depuis janvier, résidant à Notsé où il pensait construire la maison régionale, arrive en juillet 1960 à Lomé-Bè. En attendant, il trouve un logement chez le chef Joseph Aklassou. Il prend en charge la nouvelle mission de Bè et commence la construction de la maison régionale. La paroisse de Bè est érigée canoniquement le 8 décembre 1960. Le premier curé en est le Père Welsch. Le Père Bosetti est le premier régional à Bè.

Je suis libéré de mon poste à Bè que j’ai assuré depuis février 1958 et j’en profite pour faire mon premier voyage dans le diocèse de Sokodé, après la retraite annuelle au Collège Saint Joseph. Il était d’usage durant de nombreuses années d’organiser la retraite annuelle de tous les prêtres du Togo au Collège Saint Joseph. Après la retraite de 1960, au mois de juillet, je profite de la voiture du Père Angst pour monter avec lui jusqu’à Siou. Mais quelle aventure, ce voyage !

Nous pensions arriver à Notsé pour le repas de midi, mais voici que notre voiture heurte un rocher de latérite en plein milieu de la route et nous immobilise en pleine brousse, à une quinzaine de kilomètres au nord d’Agbélouvé. Que faire ? Arrive un employé du chemin fer tout proche, c’est un homme du nord, qui me prête sa bicyclette pour me rendre à la mission d’Agbélouvé chercher de l’aide.

Malheureusement les freins sont en mauvais état, et dans une descente assez forte je fais une chute par dessus le vélo, heureusement sans grande gravité, étant projeté sur un tas de sable. J’ai pu redresser le guidon tordu et continuer sur la piste sablonneuse de latérite. J’arrive à Agbélouvé essoufflé, en pleine sueur, sous le soleil accablant de midi. Le Père Furst est en pleine sieste, mais il se lève à mes appels, me donne à boire un rafraîchissement et, aussitôt après avoir chargé outils, corde et vélo, nous repartons avec sa camionnette au lieu de l’accident.

Le Père Furst réussit à faire fonctionner les freins et la direction de notre voiture mais pas le moteur, et il nous remorque en nous attachant avec une corde à sa voiture jusqu’à la mission d’Atakpamé, 80 km de piste et de latérite où nous arrivons à la tombée de la nuit. Le lendemain, le Père Jean-Jacques Andres dépose le moteur pour le réparer et pour redresser le châssis, travail qui a pris trois jours. Puis nous reprenons la route sans frein à main qu’il va falloir changer à Sokodé, à 170 km, ce qui nous a pris encore une journée. Il nous fallait encore une journée pour arriver à Siou. Quel pénible premier voyage par route vers le Nord du pays !

Le 15 août à Saoudé

De là je me suis rendu à Saoudé chez le Père Reiff pour le 15 août. Fête religieuse le matin. La messe est présidée par Mgr Lingenheim. Auparavant eut lieu la prise de soutane de deux séminaristes. Après la messe, le Père Clément Agaté m’a conduit dans la montagne pour me faire assister à la toilette d’une jeune fille qui va célébrer la coutume cabiaise des Akpéma.

Le jour de « Kaman », en fin de matinée, on rase la tête de la fiancée à la maison paternelle. La mère lui met un certain nombre de fines ficelles autour des reins. Ne pensez pas à de beaux pagnes. On lui place un collier de fer forgé autour du cou, au bras gauche quatre ou cinq gros bracelets en cuivre ; au mollet de la jambe droite, le père attache deux crinières de béliers. On enduit d’huile et d’une poudre rouge la tête de la jeune fille, son corps d’une poudre blanche et on lui remet un petit bâtonnet mince qu’elle porte pour se rendre au bois sacré. Il faut qu’elle se présente nue à tout le monde. La mère fait ensuite un petit discours de souhaits pour la vie : qu’elle ait beaucoup d’enfants. Et la jeune fille rejoint ensuite ses autres compagnes « Akpéma » du voisinage. Par groupes d’une dizaine, elles s’acheminent vers le petit bosquet de bois très proche de la mission de Saoudé, en passant devant la mission où des grands prêtres les accueillent pour une petite cérémonie. Ensuite elles reviennent vers une pierre sacrée dans un champ de mil où une foule de monde s’est rassemblée pour être témoin.

Là, les filles « Akpéma », si elles sont vierges, vont s’asseoir l’une après l’autre sur la pierre. Aussitôt après, des jeunes gens députés par le futur mari saisissent la fiancée et la portent sur leurs épaules. Elle se débat quelque fois en gesticulant et ils l’emmènent en dévalant la colline, en courant vers la maison du futur mari. Le mariage est ainsi conclu. La fête continue toute la journée, et même plusieurs jours. Le lendemain, la nouvelle épouse, habillée en femme mariée avec de beaux pagnes, est conduite chez le chef de canton pour l’établissement de l’acte de mariage.

Cette coutume nous montre que traditionnellement le mariage est un acte officiel public reconnu par la communauté et suppose la virginité avant le mariage, même si d’après les dires des gens elle est quelque fois occultée ce jour là.

(à suivre : le Collège Chaminade, puis année 1960 - 1961)

[1] Suite du N° 3/2010.

Publié le 7 septembre 2010 par Charles Roesch