Les mémoires du Père Charles Roesch (3e partie)

Le Collège Saint-Joseph de Lomé
Année scolaire 1956-57

Deux jours avant la rentrée des élèves a lieu la répartition des matières en présence de tous les professeurs. Jusque là, je ne savais pas encore ce que j’allais enseigner. On m’attribua le français en classe de 5e moderne nouvellement créée, dont je devins le professeur titulaire, puis on m’attribua les mathématiques dans les deux 6e ainsi que les cours de religion [1]. Comme je n’avais pas encore atteint les 18 heures réglementaires, le P. Jean Noël, économe, me confia ses deux heures d’histoire-géographie de la classe de 7e, classe qui non seulement préparait au concours officiel d’entrée en 6e, mais préparait également un certain nombre d’élèves au certificat d’études primaires.

Programme : Histoire de France du CM2 (« nos ancêtres les Gaulois » !) et géographie (départements français avec les chefs-lieux) et un fascicule complémentaire, le Togo. Heureusement, je venais de faire le voyage d’Atakpamé et ses alentours, et j’avais ainsi acquis des connaissances sur le pays bien supérieures à celles de mes élèves, qui n’étaient jamais sortis de Lomé.

Pour l’examen du Certificat d’études, le maître David, directeur de l’école catholique de Hanoukopé et directeur adjoint du P. Aloïse Riegert de l’enseignement primaire catholique, m’a aidé à bien connaître les méthodes et les questions posées habituellement à cet examen. Les résultats étaient excellents. Maître Kolagbé, de la première promotion reçue au B.E.P.C. en 1952 était le maître titulaire de la classe de 7e, un excellent instituteur !

En français, en classe de 5e, j’ai constaté que mes élèves étaient très forts en orthographe. Au certificat d’études primaires, pour la dictée, un zéro avec 5 fautes d’orthographe était éliminatoire. C’était la première épreuve de l’examen. Elle était corrigée immédiatement, et quelqu’un pouvait donc être exclu de la poursuite de l’examen. Or tous nos élèves avaient le Certificat d’études primaires et étaient reçus au Collège par le concours officiel national d’entrée en 6e, où on leur attribuait des bourses d’études selon leur situation sociale, bourse entière ou demie-bourse. Ils avaient une mémoire exceptionnelle pour mémoriser les fables de La Fontaine ou d’autres textes. En arithmétique, en 6e, mes élèves étaient très doués pour résoudre les problèmes de niveau CM2 qu’on leur posait, et même en calcul mental. Évidemment, en ce temps n’existait pas encore la machine à calculer, ni la télévision.

Cette première année, je ne sortis guère pour aider dans les paroisses. Pourtant, j’accompagnais chaque semaine la réunion d’un présidium de la Légion de Marie en langue française de Monsieur de Crespin Legonou au Foyer Pie XII. M Legonou, employé de l’A.S.E.C.N.A. (aéroport), était un chrétien remarquable, un laïc très engagé dans l’apostolat légionnaire. J’ai assisté à son mariage en 1958 à Abomey, avec le P. Kondo et une délégation de son présidium. Il est le père du Frère Joseph-Marie Legonou ofm, son premier enfant, curé de la paroisse St Antoine de Padoue de Hanoukopé.

Le 7 juillet 1957 : distribution des prix. M Ywasa, ministre de l’instruction publique, a présidé cette distribution des prix. Avec sa chorale d’une cinquantaine d’élèves, le P. Félix Lutz exécute la Togolaise, suivie de la Marseillaise. La chorale exécute encore des mélodies de Mendelsohn. Les heureux lauréats furent nombreux. Citons-en quelques uns : 1e prix offert par le Premier Ministre : Pierre Dansou ; 2e prix offart par le Haut Commissaire de la République : Eugène Nubukpo ; 3e prix offert par l’Archevêque de Lomé…

Année scolaire 1957-58

Le P. Noël Douau est affecté au Collège Aupiais à Cotonou. Je suis appelé à le remplacer pour l’enseignement des sciences naturelles dans les deux classes de 3e, cours que j’assurerai jusqu’en 1961. Durant ces années, je serai appelé à la correction de cette matière au B.E.P.C., ainsi qu’à la surveillance du même examen et de la correction du concours officiel d’entrée en 6e en arithmétique.

Étant donné que j’avais été reçu à l’armée à l’examen d’infirmier du CADUC, le P. Sprunck m’a nommé en remplacement du P. Douau infirmier du Collège, reconnu par la médecine scolaire, fonction que j’ai assurée jusqu’en octobre 1968. Je fus alors remplacé par un infirmier civil. Je fus heureusement aidé par le P. Joseph Fuchs à son arrivée au Collège en 1961 pour la pratique.

Rentré au début octobre, notre Collège compte présentement plus de 300 élèves, en majorité catholiques. Il y a aussi des protestants, quelques musulmans et des non-chrétiens (païens). Les demandes d’inscription deviennent d’année en année plus nombreuses. Si le Directeur pouvait appeler tous les « postulants », notre établissement compterait le double d’élèves. Les Africains ont soif d’instruction. Mais la vie de beaucoup de nos externes est difficile. Ainsi pour cet élève de 6e, très doué et travailleur, qui tous les jours fait 20km (aller-retour), à pied, pour se rendre aux cours. « Je l’ai visité chez lui », nous dit le P. Félix Lutz, « à bicyclette, ce soir vers 19h. Il était allongé sur une natte de sa case. Son père venait justement de le réprimander sévèrement parce qu’il se reposait. L’enfant m’expliqua ; « je n’en peux plus ! Toute la journée j’ai travaillé durement. Maintenant j’ai faim… et ma mère n’a pas encore « préparé ». Sa mère venait juste de revenir du marché, lasse et fatiguée. » Pauvres enfants africains, pauvres femmes ! Ils en ont du mérite, nos élèves et leurs mamans !

Comme je comprends que le jeune Africain soit dévoré d’une soif ardente : apprendre et s’instruire ! Devant les difficultés de la vie matérielle en brousse d’une part, devant les perspectives qui s’ouvrent à lui et les responsabilités qu’il aura à prendre demain au service de son pays d’autre part, il est prêt à tous les sacrifices pour se former et acquérir le maximum de connaissances. Combien de fois n’avons-nous pas été obligés de « freiner » certains élèves ! Si nous ne les arrêtions pas, ils n’auraient pas même pris de récréation.

Ralliement, janvier-février, n°1 - 2010

[1] Le catéchisme Prigent du CM2.

Publié le 1er mars 2010 par Charles Roesch