Les paraboles ou le défi des évangiles…

Comment donner sens à la Parole de Dieu en nos vies, et comment donner sens à nos vies par la Parole de Dieu, devenue Parabole et même Paradoxe ?

1. Qu’est ce que le Royaume ? ... C’est vivre les béatitudes.

Et c’est Matthieu qui nous dit cela en posant les béatitudes comme dans un écrin brillant et scintillant au début du discours sur la montagne [1]. Pour les vivre effectivement, cela suppose un retournement/renouvellement continuel – une conversion permanente à la lumière de la Parole du discours sur la montagne, qui est la charte de vie de la nouvelle alliance. Ces chapitres forment le discours-programme qui doit être la référence par excellence de tout disciple. Le Royaume est d’abord un esprit de vie, un comportement et la volonté de « suivre » le maître.

Ce n’est pas une institution comme l’Eglise au conformisme rituel et dogmatique. Le Royaume n’est pas l’Eglise. L’Eglise fera partie du Royaume si elle vit selon les exigences du Royaume.

Le Royaume est donc « un monde autre » que celui de notre quotidien mais ce n’est pas un autre monde. Car il doit être vécu là où nous vivons, mais vécu autrement, dans l’esprit des béatitudes.

En effet dans le Royaume ce sont les petits qui sont « grands », les pauvres qui sont les riches, et les premiers qui sont les derniers. C’est un monde de « fous » a dit Saint Paul... Mais bien avant Paul, il y a eu Elie qui appelle Elisée à lui succéder...

Une fois appelé, Elisée, qui était en train de labourer, abat ses bœufs en sacrifice et les cuit avec le bois de sa charrue pour fêter son départ avec ses employés et marquer le dépouillement prophétique qui sera désormais le sien. Une merveille avant l’heure de l’esprit de pauvreté ! Ce qui est « shocking » pour les modernes que nous sommes et qui veulent « investir » !

Il faut comprendre les Paraboles comme un programme de TP pour vivre le discours sur la montagne dans les détails du quotidien. Et ce sont les paraboles qui sont les feuilles de route pour naviguer dans ce monde étrange et déconcertant que Jésus nous propose comme le monde du Royaume du Père.

Alors souvent, on les édulcore pieusement ou l’on se met à les observer cahin-caha après avoir gommé leurs exigences paradoxales et un peu folles ou alors on les déclare carrément « utopistes ».

2. Chaque parabole est un révélateur.

Et chaque parabole est un monde « à part » avec son message spécifique. Mais globalement elles nous orientent vers une triple dimension qui nous révèle d’abord la miséricorde du Père qui se « préoccupe » des petits et la compassion du Fils qui a pitié de la foule égarée et sans berger et qui a faim.

Ensuite elles manifestent en abondance la grâce et donc la joie messianique... à commencer par « Marie », qui « est invitée à se réjouir parce qu’elle est comblée et remplie de grâce »... en passant par le fils vagabond qui revient pour la joie de son père... et la semence qui est jetée en abondance et sans frontières...

Et enfin elles décrivent le service de l’intendance du Royaume qui est un service sans profit, fait dans un partenariat et non dans la servilité du talent rendu, intact mais stérile... Heureux l’intendant qui veille, jusqu’à l’aurore... heureux le Samaritain et son âne qui a eu compassion du blessé de la route... heureux les hommes aux talents fructifiés.

Il faut donc comprendre et vivre les paraboles dans l’optique d’un Royaume toujours ouvert, sans exclusion de personne et dans une démarche de conversion continuelle...

3. Le mot - la technique et la pédagogie.

Le mot para – bollein veut dire « poser à côté » et le mot para-doxa signifie « poser à coté de la normalité » (doxa) Dans cette optique la parabole insiste sur le « plus » qui est demandé à notre foi.

La parabole est ainsi une des formes pour mettre à l’épreuve et tester la maturité de la foi par un projet de vie, présenté sous la forme d’une petite histoire du quotidien. On pourrait la définir comme une métaphore exprimée sous la forme d’une histoire ou d’une fable… mais elle est dite non pas pour le divertissement - ni pour l’histoire - ni pour l’énigme qui épate... mais pour la leçon de vie et de foi. C’est un exercice de sagesse déjà pratiqué par Socrate. Il appelait cela la « maïeutique », ou l’art d’accoucher les esprits pour voir ce qu’ils ont dans le « ventre »... Nous savons combien « l’amour de la sagesse » (philosophia) a influencé la pensée juive les derniers siècles avant Jésus-Christ (les livres sapientiaux).

C’est une tranche de vie pour donner sens, en nous invitant à une escalade, un dépassement, (eine Steigerung, comme disent les Allemands) de soi-même. C’est un outil pédagogique. Mais il faut savoir le lire et le décoder et jamais la lire au premier degré.

La parabole est ainsi un moyen de communication (media) toujours actuel et très moderne, qui s’inscrit dans ce genre, courant aujourd’hui à la télé, qu’on appelle le « clip ».

4. Alors le « clip » - une parabole moderne ?

La société du spectacle a généré le clip vidéo. Il semble bien être devenu la forme la plus populaire de communication, le champ d’application idéal… le lieu privilégié, enfin, de l’expression musicale contemporaine en même temps qu’un outil promotionnel de tout premier plan [2].

Aujourd’hui , en effet, il y a toute une industrie pour « donner sens » à un produit. On montre par un « clip » c.à.d. par une petite histoire audiovisuelle percutante la « valeur indispensable » du produit... Si le message est reçu 5 sur 5, on achètera le produit et il marchera !

Tout est dans la promotion, donc dans la percutante [3] ou l’impact du clip. On ne cherche pas le sens du message, on cherche sa percussion et sa capacité à convaincre le client... Dans cette optique c’est le massage qui prime sur le message... Cela peut-il s’appliquer à la Parabole... ? Oui et non ...

Le « clip commercial » peut être mensonge ou duperie qui veut attraper « l’autre naïf » pour lui fourguer sa marchandise. Mais il peut également présenter le meilleur - le « best of », comme on dit maintenant d’un DVD de chansons ou de musique. Ce qui permettra à chacun d’être juge... donc d’être responsable de son achat.

Quant au « secret » de la parabole et du Royaume, il faut le placer ailleurs... à savoir…

5. Dans le contexte évangélique.

Le Royaume est d’abord une invitation à la recherche et une marche de conversion vers la Parousie. Ceux qui sont prêts y entrent et ceux qui ne le sont pas « encore » restent « dehors » en attendant. Le Royaume n’est donc pas un jugement d’exclusion ; les portes restent ouvertes [4] et le berger est toujours à la recherche de la brebis perdue.

Jésus parle des « choses cachées » aux uns et révélées à d’autres. On a appelé cela les « secrets » du Royaume. Donc lui aussi fait appel à un « décodage ». Or il se trouve que les choses du Royaume précisément cachées aux sages et aux savants soient révélées aux plus petits [5] et c’est pour étoffer son message qu’il va parler « en paraboles » [6]... Il fait déjà ce que les medias modernes vont faire.

En ce temps-là, Jésus prit la parole et dit : Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux savants et de l’avoir révélé aux tout-petits [7]. Jésus dit tout cela aux foules en paraboles, et il ne leur parlait point sans paraboles [8].

Et voici que Jésus mentionne les « tout-petits [9] qui croient en lui ». Et nous savons que les tout-petits aiment les histoires. Et Jésus parle en « Maître de la sagesse » (le Rabbi de l’époque) et donc les « tout-petits » sont les disciples de tous bords, à commencer par les enfants... Les enfants savent voir les choses autrement... parabolein : poser à côté ou savoir distinguer l’accessoire de l’essentiel… Et c’est aux disciples, appelés « petits », de découvrir ces « choses cachées » et de prendre leur responsabilité d’envoyés du Maître pour les révéler et ne pas s’enliser dans la routine (para-doxa - hors routine) !

Et une fois encore nous sommes invités à un exode en terra incognita si nous ne voulons pas rester uniquement « sages et savants ». C’est un terrain glissant semé forcément de sables mouvants.

6. Mais « entrez donc »…

Si on veut entrer dans les paraboles et leurs paradoxes, Il faut « désapprendre »... ou comme disait Derrida [10] face aux ravages du structuralisme et autres réaménagements ontologiques, il faut abbauen - déconstruire.

En clair cela veut dire : il faut penser autrement. Mais qui veut encore « déconstruire » après avoir été pendant 50 ans une brebis fidèle à tout un enseignement pour un christianisme accommandant et accommodé !

Mais c’est pour cela que nous sommes invités par le Didascalè (le maître) à devenir « tout-petit » et peut-être à recommencer à penser comme un enfant mais surtout à penser autrement et peu à peu à vivre autrement.

Alors faisons un parcours rapide de lecture de quelques paraboles, surtout celles où des hommes et des femmes sont impliqués...

7. Un bouquet de Paraboles du Royaume.

1. Le semeur : la première et la référence.

2. La noce ou les jeunes filles « désactivées » et sans huile.

3. Le fils fugueur/vagabond, ou comment retrouver la route.

4. Le lévite, le prêtre et l’homme de Samarie... et son âne. Et pourquoi l’âne ?

5. Le propriétaire de la vigne, qui embauche et paie dans le respect de l’homme à la lumière du Deutéronome.

6. La femme qui retrouve sa drachme, ou la joie sans restriction du Royaume.

7. Les talents, ou la vraie intendance du Royaume.

8. La sélection du jour : le Semeur (Mt. 13, 3-24).

C’est la première des Paraboles... et la parabole de base du message évangélique. La graine, c’est la Parole, et la Parole c’est la VIE...

Exergue : Certains disent que le semeur est un maladroit qui jette sa semence n’importe comment et n’importe où ! Mais non !!!

Si effectivement la parole est semence de VIE selon le contexte, il faut donc la jeter partout où il y a possibilité de « vie »... C’est logique ! Non ? Et cela s’appelle « l’espérance messianique ».

Elle est jetée ad intra et ad extra et ad gentes (nations), dans la bonne terre comme dans les ronces, au près et au loin. Elle ne connaît donc pas de frontières - ou de terre réservée (église) ou de terre sainte (heretz !).

Elle est jetée gratuitement et en abondance et à tous azimuts.

Elle lève et porte ses fruits selon l’accueil qu’elle reçoit (0%, 30% etc.). C’est un appel à la participation active et à la contribution personnelle de chacun à l’arrivée du Royaume, qui de toute façon est « don gratuit »... Alors pourquoi « culpabiliser sur son retard » ?... Ce qui est le thème récurrent des évangiles...

La suite de tout cela à plus tard... En attendant « donnons sens » à notre vie en « vivant » les Paraboles, et aux Paraboles en vivant notre vie… autrement.

Niederbronn - septembre 2008
Ralliement novembre-décembre, n°6 - 2008

[1] Mt 5-7.

[2] Libération, 7 nov. 1983. Cité par le Grand Robert.

[3] Un des nombreux néologismes actuels.

[4] Lc. 4 et 7,22 et Mt. 11,4.

[5] Mt. 11, 25-27.

[6] Ch. 13 de Mt.

[7] Mt 11, 25.

[8] Mt. 13,34.

[9] Je sais que ces « tout-petits » sont les disciples... mais les enfants ne sont pas exclus.

[10] Derrida (1930-2004), philosophe français, affirmait que c’était la « parole » qui est première et qu’elle surpassait toute idée métaphysique... Il fallait donc « déconstruire » l’ontologie et tout système fermé (structuralisme), il faut chercher des « traces » et donner sens.

Publié le 7 janvier 2009 par Jean-Pierre Frey