Médecine et médicaments traditionnels en Afrique

Le christianisme face à la médecine traditionnelle en Afrique.

La médecine traditionnelle reste très répandue, dans les pays industrialisés comme dans les pays en voie de développement. On peut douter de son efficacité mais les statistiques révèlent que le marché mondial des plantes médicinales est en pleine expansion [1]. Selon l’OMS, elle « se rapporte aux pratiques, savoirs et croyances en matière de santé qui impliquent l’usage de plantes, de parties d’animaux et de minéraux, de thérapies spirituelles et de techniques pour soigner, diagnostiquer et prévenir les maladies ».
La religion traditionnelle africaine et le christianisme s’opposent dans ce domaine particulier car ces pratiques médicales mettent en jeu des forces invisibles et complexes. Il est donc nécessaire d’expliquer comment l’esprit africain conçoit les choses.

La maladie

JPEG - 106.2 ko
Photo P. Gbortsu

Perçue comme un scandale, la maladie peut être une punition des dieux. Son soulagement ne saurait alors venir que des dieux eux-mêmes et engendre une pratique réservée à ceux qui ont le savoir-faire adéquat. Mais la maladie peut aussi résulter d’une perversion de la nature et appeler un remède issu de la nature elle-même. A cela répond un savoir-faire ordinaire et facilement accessible à tous. La différence entre ces deux conceptions est complexe. Un chrétien restera partagé entre une sorte de malédiction divine et un dysfonctionnement biologique du corps humain.

JPEG - 127.9 ko
Photo P. Gbortsu

Considérant la maladie comme un fait surnaturel, le malade consultera un charlatan afin de trouver l’origine du mal par la divination. J’avais demandé à un féticheur supposé puissant pourquoi il avait des « legba » [2] partout dans sa cour. Il me répondit qu’il devait effrayer ses clients sans qu’ils s’en rendent compte. Une somme d’argent, ou l’offrande d’un animal, chèvre ou poule, ne sauraient suffire. La menace de mort qu’évoque le « legba » intimide l’esprit du client et le dispose à accepter n’importe quelle proposition. Peur et intimidation jouent donc un rôle important dans cette pratique religieuse.

Maladie et religion

En Afrique, la religion et la vie sont si étroitement liées qu’elles placent le bon chrétien devant un dilemme subtil : vivre sa vie en société traditionnelle ou vivre sa vie chrétienne dans l’Eglise. Où se trouve la ligne de séparation entre la religion chrétienne et une pratique traditionnelle, vodou ou fétichisme, qui fait partie de l’âme africaine [3] ? Faut-il voir là deux morales en conflit ? On consulte beaucoup en cas de troubles psychiques et cérébraux, convulsions, étourdissements, folie…

JPEG - 88.1 ko
Photo P. Gbortsu

Si l’on se tourne davantage vers les guérisseurs traditionnels, c’est que beaucoup d’Africains reprochent à la médecine occidentale de ne pas considérer la dimension sociale et « spirituelle » : seuls les symptômes et les effets du mal y sont pris en compte, et non ses causes « réelles ». Celles-ci sont souvent identifiées comme les agissements d’un sorcier ou d’esprits d’ancêtres en colère. Ainsi l’Africain est-il écartelé entre le vécu quotidien et sa vie chrétienne. Sur ce point, il reste beaucoup à faire.

Médicine traditionnelle et guérisseurs

Ce savoir médical est, en quelque sorte, héréditaire : ne le possède que celui à qui il a été transmis. Cela préserve son intégrité [4]. La fonction spirituelle et sociale que joue la médicine traditionnelle tient au fonctionnement des sociétés tribales et à leur pensée magique. Elle opère par le biais de la divination et, indirectement, par les cérémonies rituelles de guérison. Elle restaure l’harmonie de l’âme et du corps qui, lorsqu’elle est longtemps troublée, affaiblit l’individu et entraîne un déséquilibre dans la société elle-même. Ce rôle est garanti par le guérisseur car il agit comme un intermédiaire entre le monde des esprits et le nôtre. Lors des fêtes, des chasses, de la préparation de la terre pour la culture et de bien d’autres activités, les esprits doivent être apaisés pour assurer la paix, la prospérité et la continuité. D’autre part, on se sert aussi d’herbes particulières pour se protéger des maux que causeraient des malfaiteurs. C’est donc une médicine préventive.

Est-elle efficace ? L’Africain n’a aucun doute à ce sujet. Le problème pour les Occidentaux réside en l’absence de réglementation, et dans les effets nocifs, voire dangereux, que peuvent avoir les pratiques et les médicaments traditionnels s’ils sont mal utilisés.

Fabian GBORTSU

[1] En Chine, les préparations à base de plantes représentent entre 30 et 50 % de la consommation totale de médicaments. En Afrique Noire, dans 60% des cas, on soigne la forte fièvre que le paludisme inflige aux enfants par des plantes médicinales. En Allemagne, 90 % des gens prennent un remède naturel à un moment ou à un autre de leur vie, et que ce soit à Londres, à San Francisco ou à Johannesbourg, 75 % des personnes qui vivent avec le VIH font appel à la médecine traditionnelle ou parallèle. Le marché représente actuellement plus de 60 milliards de dollars par an ; 25 % des médicaments modernes sont issus de plantes que l’on a d’abord utilisées traditionnellement.

[2] Le legba est un fétiche.

[3] L’inculturation est toujours d’actualité dans ce domaine.

[4] Beaucoup, néanmoins, se réclament d’un savoir acquis par des moyens occultes pour nuire aux autres.

[5] Togbui veut dire « vieux ». Un titre utilisé pour les chefs ainsi que toute personne âgée. Ceux-là normalement ont le statut d’ancien. Les féticheurs, voyeurs et guérisseurs se réclament aussi de ce titre.

[6] Le guérisseur n’a pas besoin de donner de noms, pas même dans la langue locale, car tout Africain comprendra ce qu’il veut dire. Il s’agit d’un ensemble de règles, de conventions et de forces qui appartiennent à l’ordre cosmique des choses.

[7] On ne sacrifie pas seulement des poulets ou des chèvres, mais toutes sortes d’animaux (caméléon, sauterelles, musaraignes…), selon la maladie que l’on veut soigner.

[8] Il s’agit d’une vision qui va au delà de la seule fonction physique. La langue locale parle de troisième œil, ce qui traduit parfaitement cette notion.

[9] Ce pouvoir du troisième œil est un don des esprits, qui peuvent alors venir aider le guérisseur.

Publié le 2 décembre 2008 par Fabian et Paul Gbortsu