Mes racines et ma culture… SMA de l’Est

Si vous le permettez, je vais jeter quelques cailloux dans le marigot aux crocodiles.

Je sais qu’il ne faut jamais raconter sa vie ni remuer la vase… Car on radote facilement. Et néanmoins, voici deux étranges incidences, mais qui sont loin d’être des coïncidences.

Nous autres de ma génération, nous sommes les enfants de l’exode – exode en 39 et exode en 45. Et lorsqu’en 40 nous sommes revenus de la Haute-Vienne, le train s’est arrêté pour un long moment face à ce grand bâtiment qui avait deux immenses croix rouges toutes neuves sur le toit : Tiens ! Ils ont transformé la « colonie » en hôpital, a soupiré ma mère, que tout cela agaçait. Je ne savais pas que ce grand bâtiment appartenait aux Missions Africaines, mais j’étais impressionné.

Cinq ans après, le 6 janvier, deuxième exode de Soufflenheim à Haguenau, où nous nous sommes « réfugiés » sur la route de Marienthal. Mon grand père, en bon pratiquant, allait à la messe tous les matins - peu importe qu’il pleuve de la grenaille ou des shrapnels, il était sourd. C’est ainsi que, tous les matins, il m’entraînait vers la « colonie », comme disait ma tante, où j’ai appris à connaître d’abord la Sœur Norberta, puis le Père Wicky à qui je servais la messe. C’est ainsi que, de fil en aiguille et d’exode en exode, je me suis trouvé à Saint-Pierre en septembre 1945, avec Roger Moritz entre autres…

Et j’ai été introduit dans un milieu et initié à une culture, celle de la Province SMA de l’Est. Je puis dire que, en ce qui me concerne, cela a été bien fait, par des Pères et des Frères qui savaient avant tout transmettre une expérience de l’Afrique, de leur Afrique forcément ; et, à travers cela, un esprit de simplicité et de proximité, d’ouverture et de dialogue par une pédagogie instinctive, comme un père qui sait transmettre une tradition familiale dont il a lui-même héritée.

Il y a la SMA. Mais il y a la SMA de la Province de l’Est, et je ne voudrais pas que cet esprit de la Province de l’Est soit dissout dans l’anonymat d’un melting pot sans odeur ni saveur qui ressemblerait à un kolkhoze ou à un kibboutz, malgré tout le respect que j’ai pour ces cultures dans tous les sens du terme. Les Allemands ont une belle expression pour cela : über den selben Leisten schlagen, que l’on traduit en français par couler dans le même moule, avec tout ce que cela comporte comme absence de relief et de saveur, comme ces produits de l’agro-alimentaire moderne. Ainsi Leclerc rachète Coopé pour mieux nous fourguer les mêmes produits fades.

Dieu a créé les êtres et les a harmonisés… mais dans la différence et peut-être par la différence. Un hêtre est un arbre, un chêne aussi, mais chacun a son « écosystème » bien particulier et pas interchangeable du tout. D’un côté on uniformise des « entités », comme on dit maintenant dans un jargon fort peu civil, et de l’autre on les divise. Mais sur quels critères ? Vérité d’un côté des Pyrénées et erreur de l’autre ? A l’heure où « gouverner » se fait fort bien par ordinateur interposé ! Où veut-on en venir ? Et que veut-on « achever », dans le sens premier du terme ? « Que le Seigneur achève en vous ce qu’il a commencé ! »

C’est l’expérience du terrain qui faisait la force de nos « maîtres » en SMA…

Il ne faut ni s’enfermer, ni brader, et on n’a pas le droit de solder avec légèreté les richesses d’une tradition culturelle, fût-elle SMA. Je sais bien que le saint structuralisme bien routinier continue à régner et même à opprimer.

J’entends les soupirs des esprits désemparés qui disent « que faire ? », sans doute par manque d’imagination ou de courage, et j’aimerais leur dire les mots même de Barak Obama, le jeune président des States : Yes, we can… à condition qu’on ne nous enlève pas le « peu » que nous ayons encore… Car là, il faudrait rappeler la belle histoire de la brebis volée que Nathan raconte à David [1] ! Quid sit ?

[1] 2 Sam 12,1-15.

Publié le 16 septembre 2010 par Jean-Pierre Frey