Mon oncle Eugène

Ce fut une journée d’exception. Un air de fête partout perceptible. Ce dimanche de juillet 1934, oncle Eugène célébrait sa première messe à Molsheim. Nos parents étant pris par les préparatifs, nous fumes confiés à tante Suzanne qui jouait la baby-sitter. Le déjeuner festif eut lieu dans la salle de fête de la maison paroissiale. Les tables étaient bien garnies avec beaucoup de monde autour. Enfin le dessert. Perché sur une chaise, tenant le dossier comme font les prédicateurs appuyés sur le rebord de leur chaire, je déclamai devant cette illustre assemblée le premier « discours » de ma vie. C’est Papa qui l’avait composé et me l’a appris. Je sens encore la chaleur et la conviction qui m’animaient. Pouvait-il en être autrement chez ce petit garçon de trois ans qui rêvait d’accompagner son jeune oncle missionnaire en Afrique ?

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Le P. Woelffel par lui-même.
Dessin E. Woelffel

II est des souvenirs d’enfant qui restent vivants comme au premier jour et qui vous marquent. II est difficile pour moi de m’imaginer sans oncle Eugène. II fut pour nous, pour moi surtout, l’Oncle, l’oncle par excellence, l’oncle absolu. Sa très grande taille et sa maigreur filiforme lui prêtaient une silhouette quasi immatérielle, le posant comme un trait d’union entre terre et ciel. II était l’Afrique en personne, l’Afrique telle qu’elle pouvait chanter à nos imaginations à travers la sonorité des lieux de son apostolat : Togo, Lomé, Amoutivé, Atakpamé, Tsévié...

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Le P. Woelffel en Afrique.
Photo sma est

C’est plus tard, lors de trop rares et trop brefs congés, que j’ai commencé à le connaître en chair et en os. Mais il gardait toujours ce quelque chose d’aérien et de transparent qui inspirait respect et distance. II n’était pas fait pour les frivolités. On pouvait simplement l’admirer et être heureux d’être avec lui. II avait son jardin secret où il devait trouver refuge devant les incompréhensions et d’une façon générale devant les difficultés de l’existence. L’expérience de la souffrance, la sienne et celle des autres, ne lui fut pas épargnée.

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Le P. Woelffel par lui-même.
Dessin E. Woelffel

Ses longues années de sanatorium et de maison de repos, après son retour d’Afrique en 1952, ont marqué son corps et son cœur. Sa créativité également. On la sentait profonde, sa souffrance, et en même temps, encore plus profondément, on le sentait faire face. Cet optimisme qu’il savait partager malgré tout ne coulait pas de source. Cela ne pouvait être qu’une incessante conquête.

II savait ne pas succomber au chant de sirènes pessimistes de son tempérament. Comment faisait-il ? II avait sa manière à lui de s’en moquer gentiment. L’humour crée une distance salutaire qui rend plus légères les choses. C’est l’humour qui sans cesse le sauve de lui-même et des aspérités de l’existence. D’un trait de plume il rend la drôlerie d’une situation ou croque le portrait comique d’un personnage ou de lui-même.

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Le P. Woelffel par lui-même.
Dessin E. Woelffel

Sa personnalité était loin d’être tonitruante. Ses joies étaient simples. II savait rire comme un enfant. Une éruption sonore mais brève venant du fond de son cœur et plus profond encore... II n’était pas bavard, c’est le moins qu’on puisse dire. Vous pouviez cheminer des heures à ses côtés en un long silence ponctué seulement par quelques monosyllabes. Un silence qui n’avait rien de pesant, au contraire. Sa simple présence parlait. II était très heureux de vous accueillir en visite. II n’était pas fâché de vous voir prendre congé. On sentait vite quand le moment était venu de le quitter et de le laisser à sa rumination. Lui-même ne maîtrisait-il pas l’art de « filer à l’anglaise » ?

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Le P. Woelffel à Saint-Pierre.
Photo sma est

Comment une telle sensibilité a-t-elle fait pour se lancer dans l’aventure missionnaire en terres lointaines ? Les départs le mettaient à l’agonie. Devoir faire ses adieux lui déchirait le cœur. Le jour venu, simplement, il n’était plus là. On savait qu’il venait de partir et que cela était au-dessus de ses forces de dire au revoir. Sa sensibilité était plutôt classique et avait horreur des redondances. C’est la litote qui marquait sa parole, son écriture et ses gestes. Et c’est à travers le silence qu’il traduisait l’essentiel qui l’habitait. Comme si la parole allait détruire l’œuvre en gestation. Vous ne l’entendiez jamais parler de quelque projet de création. Simplement, le moment venu, parfois de façon extrêmement imprévue, le voilà devant un papier qui ne restait pas blanc longtemps ou une toile qui prenait très vite des couleurs, laissant libre cours à son crayon ou à son pinceau.

Pionnier anti « saint-sulpicien », si l’on ose dire, de l’expression artistique religieuse en Afrique, il n’a jamais été esclave d’un style arrêté. II s’intéresse à tous les styles, les copie au besoin, et reste malgré tout lui-même, loin des académismes, très personnel et toujours original. Comme si la forme devait sans cesse se dépasser dans l’expression de quelque chose de plus essentiel.

Sa déclaration d’amour à l’Afrique passe par son art et occupe l’essentiel de son œuvre. Cet art, c’est d’abord la justesse et la finesse avec lesquelles il sait exprimer le geste, c’est-à-dire la vie africaine. Voyez sa représentation de la Vierge de l’Annonciation, présente à l’exposition d’Art Sacré Missionnaire à Rome en 1950 et figurant sur un timbre de la poste vaticane en 1988. Toute l’annonce tient dans le geste de l’ange et tout le fiat dans celui de Marie.

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Le timbre de la Poste Vaticane.
Dessin E. Woelffel

II habitait un autre monde. C’est là, dans son art, qu’il semblait réellement chez lui et puiser aux ressources créatrices intérieures. II pouvait rester apparemment inactif durant de longues heures. Mais il ne devait jamais s’ennuyer. L’essentiel de son activité se déployait dans ses nappes phréatiques. II lui suffisait ensuite de creuser un petit puits ou de faire couler une petite source...

II ne sautait pas par-dessus son ombre. D’une infinie discrétion, il disparaissait en quelque sorte derrière sa mission ou derrière l’œuvre en gestation. Comme s’il n’avait lui-même qu’une importance très relative. Sa foi était sans doute trop profonde pour avoir besoin de démonstrations bruyantes dont sa pudeur naturelle ne pouvait qu’avoir horreur. II pouvait rester en admiration devant un insecte ou une fleurette. Les choses simples lui permettaient de découvrir la richesse du monde et d’accéder à l’âme des êtres et des choses. Un de ses modèles favoris : le Dompeter, perdu au milieu des champs entre Molsheim et Avolsheim. Il n’aurait échangé pour rien au monde cette humble église, la plus vieille d’Alsace, contre les splendeurs de la basilique Saint Pierre à Rome que pourtant il admirait. On touche ici un trait fort de sa sensibilité profonde et qu’on rencontre chez lui de mille manières, à savoir une perception de l’extrême relativité de l’échelle des grandeurs. Comme pour dire qu’une herbe sauvage, elle aussi, resplendit à sa manière.

II devait s’identifier lui-même à une petite herbe sauvage dans le jardin du Bon Dieu.

Publié le 8 octobre 2010 par Gérard Eschbach