Monseigneur Ernest HAUGER sma (1873 – 1948)

La Société des Missions Africaines n’a jamais manqué d’originaux. Dans le bon sens du terme, évidemment. Pas d’anormaux ou d’excentriques « hommes ivres de Dieu [1] », mais d’authentiques et intrépides missionnaires. Mgr Ernest Hauger était l’un d’entre eux, et même l’un des plus remarquables.

Le Père Hauger

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Mgr Hauger.
Photo sma

Né le 5 octobre 1873, à Kingersheim - n’oubliez pas que c’est dans le Haut-Rhin - il a rejoint à 14 ans l’école apostolique des Missions Africaines de Clermont-Ferrand. Elève espiègle mais doué, il est allé ensuite, en 1892, après ses études secondaires, au Grand Séminaire sma de Lyon pour y faire sa philosophie et sa théologie. Il y sera ordonné prêtre, à 23 ans, le 5 juillet 1896, avec 14 condisciples dont le futur Mgr Ignace Hummel, originaire de Soufflenheim, son prédécesseur sur le siège de Cape-Coast.

Excellent étudiant, toujours parmi les premiers de sa classe, il ne sera pas tout de suite envoyé en Afrique mais nommé, au lendemain de son ordination, professeur à Clermont-Ferrand où il avait été autrefois élève, puis à Kadier-in-Keer, une école apostolique sma, aux Pays-Bas.

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Mgr Hauger en Afrique.
Photo sma

Ce n’est que deux ans après, en 1898, qu’il put enfin réaliser son rêve et partir pour l’Afrique. Nommé à la mission de la Côte du Bénin (l’actuel Nigeria), il commencera son ministère à Lagos quand, en 1900, une terrible bilieuse faillit l’emporter. Echappé de justesse à la mort, il fut renvoyé en Europe avec défense absolue de jamais remettre les pieds en Afrique !

Convalescence terminée, il y retournera cependant ! Et finira par y assumer, entre fin 1911 et début 1914, durant la vacance du siège [2], les fonctions de Provicaire. Et là, il ne se contentera pas de simplement gérer les affaires courantes mais dirigera tout le vicariat de Lagos, en pasteur et administrateur avisé, allant toujours de l’avant et en construisant, entre autres, des maisons pour les sœurs à Ibadan et Topo, et de nouvelles écoles à Lagos et Ebue-Metta… L’arrivée à Lagos, en 1914, de Mgr Ferdinand Terrien, lui permettra de rejoindre le rang et d’accepter la difficile et délicate mission de Jebu-Odé dont il ne cessera de visiter, à pied, pendant près de huit ans, les nombreuses stations secondaires.

Rentré à Pfastatt en 1921 pour quelques mois de repos, le Supérieur Général le détachera du Nigeria pour lui confier en 1922 la charge de Procureur des Missions à Marseille, poste qu’il occupera jusqu’en février 1925. Il y organisera les départs - l’embarquement des pères et de leurs bagages - et se chargera de leur procurer et expédier tout ce dont ils avaient besoin… Mais tous ces « départs » pour l’Afrique attisèrent la nostalgie de celui qui devait rester sur place…

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Mgr Hauger.
Photo sma

Suite à la mort, en mars 1924, de Mgr Hummel, Vicaire Apostolique du Ghana [3], Rome fera appel au père Hauger pour le remplacer. Il sera ordonné évêque titulaire de Clazomènes [4] et Vicaire Apostolique de la Côte d’Or, le 24 mai 1925, dans la chapelle du Grand Séminaire de Lyon, par Mgr Steinmetz de Morschwiller, le doyen des évêques de la SMA [5].

Un Marseillais ?

S’il y a des indices révélateurs du caractère d’un futur évêque, ce sont bien ses armoiries. Or la devise et le blason reflétant la vie et résumant le programme de Mgr Hauger sont : In veritate et justitia, « En vérité et en justice », ou, comme il disait : « la vérité à chacun et à tous ; la justice pour chacun et pour tous ». Sur son blason : la basilique de N.D. de la Garde à Marseille, surmontée d’une étoile à cinq branches ; un lion dressé, toutes griffes dehors ; trois palmiers et enfin une roue de moulin [6].

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Les armes de Mgr Hauger.

Le nouveau prélat tenait du Marseillais ! Non seulement il avait passé plusieurs années à Marseille, aux pieds de N.D. de la Garde - la Vierge, la Stella Maris, devait l’inspirer et le guider - mais comme souvent les gens qui proviennent du sud d’un pays, aussi petit qu’il soit - est-ce l’ensoleillement qui est en cause ? - il avait quelque chose de méridional. Natif du sud de l’Alsace, monseigneur était tout le contraire d’un introverti, secret et muet. C’était un fin causeur, plein d’à-propos et d’humour, malicieux comme pas un. Il se plaisait à égayer son auditoire avec ses histoires et ses mimiques que c’était un vrai régal de l’entendre parler des risques qu’il avait pris et des tours qu’il avait joués aux nazis pendant l’occupation.

Le lion dressé sur ses pattes laissait entendre qu’il ne se laisserait pas dompter, qu’on ne lui nouerait pas des rubans dans la crinière. « Permettez-moi de vous offrir le titre de chanoine d’honneur de la cathédrale de Strasbourg », lui a écrit, un jour, monseigneur Ruch. « Je sais, c’est peu, ce n’est rien pour vous, mais pour nous, c’est beaucoup de savoir que ce lien officiel nous unit tous, catholiques, prêtres et évêque, à vous… » Pris ainsi par son affection pour sa chère Alsace, il n’a pas pu refuser…

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Mgr Hauger.
Photo sma

Mais à un journaliste [7] qui s’étonnait que sa soutane soit vierge de tout ruban, il a répondu avec malice : « Les décorations ? Le gouverneur de la Côte d’Or m’en a proposée une… Je lui ai demandé : « Peut-on monnayer votre ruban ? » Et comme il paraissait ne pas comprendre, je lui ai précisé que j’accepterais volontiers une distinction, sous la forme… de 5 à 6000 fr pour mes Écoles catholiques… » ! Or, huit jours plus tard, l’Angleterre lui envoyait 6000 fr, car la fière Albion n’aime pas se faire damer le pion ! Elle sait être efficace en sacrifiant, au besoin, ses principes à ses intérêts !

Et le journaliste de se demander pourquoi la France, qui dispose d’un contingent de Légions d’honneur pour reconnaître les services qu’on lui rend à l’étranger, n’en décore pas un missionnaire français, qui compte à ce jour 28 années d’apostolat gratuit à travers les pays d’Afrique noire, alors qu’elle accorde cet honneur à des artistes qui accomplissent des tournées rétribuées en Amérique…

Les différences entre Politiques et Religions, entre les relations qu’entretiennent différents pays avec les missions de différentes confessions et origines, mériteraient d’être sérieusement comparées et étudiées par des historiens qualifiés. Cela devrait permettre d’effacer bien des clichés et des a priori… Les missions sont un excellent terrain pour étudier les différents styles et contenus des relations qui unissent ou qui opposent les politiques d’un pays avec la ou les religions qu’ils rencontrent.

Restent les trois palmiers du blason qui font référence à l’Afrique - peut-être à l’Eglise que Mgr Hauger cherchait à y planter - et la roue à aubes qui est une copie de celle qui se trouve dans le blason de la ville de Mulhouse [8]. Comme le nouvel évêque était originaire des environs de Mulhouse (le Haut-Rhin qu’il ne fallait pas oublier), il a pu choisir cette roue à aubes pour symboliser, à la fois, le travail qu’il comptait réaliser et l’aide de Dieu (ou de l’eau courante) sur laquelle il comptait pour pouvoir faire tourner ou marcher son Vicariat…

[1] « Les hommes ivres de Dieu » de Jacques Lacarrière (col. Points / Sagesses).

[2] Mgr Joseph Lang, originaire de Niederschaeffolsheim, est décédé à 44 ans, le 2 janvier 1912, à Bordeaux, à la Procure des Pères du Saint-Esprit… et son successeur Mgr Ferdinand Terrien (35 ans) n’arrivera à Lagos que le 17 janvier 1914.

[3] Mgr Ignace Hummel, condisciple du père Hauger, est décédé subitement au retour d’une fatigante tournée de confirmations. Il avait 54 ans. Son Vicariat comptait alors 42000 baptisés, 25000 catéchumènes, 370 églises tandis que 5000 élèves fréquentaient les écoles catholiques.

[4] Clazomènes, près de Smyrne (l’actuelle Izmir), est la patrie d’Anaxagore (vers 500 – vers 428 av. J.-C.). Formé à l’École de Milet, le berceau des philosophes, il est le premier d’entre eux à avoir choisi, à l’âge de 40 ans, de vivre à Athènes. Sa théorie du Noûs, intelligence physique, quasi mécanique, ordonnatrice de l’univers, lui vaudra d’être condamné à mort par contumace en 431 pour athéisme. Il fuira Athènes et finira ses jours à Lampsaque, près de Milet. Au dire de Platon (Phédon, 97 B-99), Socrate, qui aurait été son disciple, a salué sa doctrine comme une doctrine de libération.

[5] Il était assisté de Mgr Terrien, de Lagos, où le père Hauger avait travaillé, et de Mgr Cuaz, ancien Vicaire Apostolique du Laos, retiré à Lyon, qui appartenait aux Misions Etrangères de Paris d’où provenait notre fondateur.

[6] En langage héraldique, on dira que la blason est d’argent à la croix d’azur, cantonné en chef à dextre de la Basilique de N.D. de la Garde au naturel, surmontée d’une étoile d’azur à cinq pointes ; à sénestre d’un lion de simple dressé, armé et lampassé de gueules ; en pointe, à dextre, de trois palmiers de sinople arrachés ; à sénestre, d’une roue de moulin de gueules.

[7] André Zwingelstein raconte la chose dans l’hebdomadaire « La Voix d’Alsace » du 25 mars 1933. Dans le même article, Mgr Hauger dit que « les armoiries d’un évêque reflètent sa vie et résument son programme » et qu’il n’en a jamais changé…

[8] L’étymologie même du nom de Mulhouse (Mühle - Haus ou « moulin » - « maison ») nous dit que la ville se caractérisait par ses nombreux moulins.

[9] Dès 1902, Mgr Albert avait préparé différents plans et reçu d’Europe des portes et des fenêtres fabriquées en chêne, ainsi que des vitraux pour le chœur et même la pointe de la tour…

[10] Monseigneur bénissait le même jour les trois grandes cloches que sa paroisse natale lui offrait en témoignage d’affection.

[11] « Catholic Gold Coast Voice » voulait lutter contre l’influence de trois feuilles « bolchevistes » imprimées en Angleterre et en Allemagne et distribuées dans son vicariat. Elles combattaient « âprement tout ce qui est européen et catholique » et cherchaient (aux dires de monseigneur) « à créer dans l’indigénat un mouvement de révolte dont l’explosion pourrait avoir des conséquences graves ». Sans s’en rendre compte, la lutte qu’il avait engagée là contre le communisme l’a aguerri pour lutter demain contre le nazisme…

[12] Le 29 juillet 1931, il avait déjà écrit à son Supérieur Général, le père Chabert, que si le père Brédiger (le premier Provincial de la Province de l’Est) pouvait lui enlever « les confrères alsaciens » comme bon lui semble, il ne lui resterait plus qu’à envoyer sa démission à Rome car il ne voulait « pas prendre la responsabilité d’une mission qui ira à la ruine ».

[13] Il y est question, entre autres, de personnes auxquelles il a envoyé des dons et qui n’ont pas daigné lui répondre.

[14] Cf. « Vichy proteste en silence » in « Alsace, la grande encyclopédie des années de guerre » éd. La Nuée Bleue, p.727.

[15] On peut dire qu’il a « bouché un trou » quand il a assuré, en tant que simple prêtre, et pendant trois ans, les fonctions de Provicaire, lors de la vacance du siège de Lagos.

[16] Lettre de Mgr Hauger du 6 septembre 1943. Or, comment pouvait-il faire autrement ? Peut-on prôner l’évangile devant des jeunes sans les mettre, du même coup, en garde contre l’idéologie nazie ? « Tout l’évangile est politique. Mes sermons n’étaient jamais sans allusions au présent » disait le pasteur Alfred Wohlfahrt. Cf. l’Encyclopédie citée ci-dessus, p. 808.

[17] Cette Bergpredigt de Zim doit faire allusion à un incident au cours duquel « le père Hag… a été arrêté », puisque dans une précédente lettre du 2 sept., il demande si « le père Hag goûte encore toujours les délices d’une villégiature forcée ? » En ajoutant : « Le pèlerinage à la Croix de Zim. lui a été fatal ». Et de terminer en disant : « Ne puis confier d’autres nouvelles à ce papier, en tête à tête on causera plus à l’aise. - Le Christ aura le dernier mot ».
En avril 44, monseigneur écrit qu’il a aperçu, à la gare de Rouffach, « la silhouette du P.Hagenb... Il fait vraiment piteuse mine, surtout avec les côtelettes de sa barbe rasée. Ne l’ai pas reconnu tout de suite car il sortait de la gare avec une dame. Coiffé d’un vieux chapeau, le dos voûté, maigre à faire peur, j’ai dû le regarder (lui ne m’a pas vu) deux fois, avant de l’identifier… » - Mais « Kopf hoch ! Toute passe et ne restera pas sans récompense… »

[18] A l’époque, tout le monde attendait avec impatience que « Henko » (le doryphore Otto), et « Imi » (le diminutif d’une Mädel allemande), s’en aillent au plus vite (ou « Ata gehn »).

[19] Père Victor Kern.

[20] Mgr Hauger signale que Mgr Boehm lui a annoncé, ce matin (7.02.43), que « suite à un nouveau décret, l’incorporation aux services de santé n’est désormais plus accordée aux sous-diacres, mais seulement aux prêtres ». Ceci poussera à ordonner tout ceux qui canoniquement pouvaient l’être (ne serait-ce qu’ad missam). C’est ainsi qu’on pouvait être ordonné sous-diacre le 21 février, diacre le 24 et prêtre le 28… si les dispenses demandées arrivaient.

[21] On trouvera des détails supplémentaires dans la vie de Mgr Ernest Hauger, écrite par l’Archiviste Georges Knittel, publiée dans le volume n° XV du « Nouveau Dictionnaire de Biographies Alsaciennes » édité par la Fédération des Sociétés d’Histoire et d’Archéologie d’Alsace.

Publié le 13 octobre 2009 par Louis Kuntz